Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

La démocratie des petits espaces

samedi 1er mai 2004

Le problème institutionnel ne se pose pas seulement en France. La remise en cause du « nationalisme », la tendance à l’éclatement des souverainetés nationales, la restructuration autour du principe régional, la confrontation étatisme-libéralisme touchent tous les pays européens. La Russie n’échappe pas aux soubresauts de la dislocation de l’empire soviétique. Soljenitsyne avait lancé un cri d’alarme en 1990 et indiqué des solutions dans son ouvrage “Comment réaménager notre Russie » (Fayard). Il n’a pas été écouté. Ses observations avaient une valeur universelle et prophétique. LES « ETATS » « ... “Parti” signifie part. Se diviser en partie, c’est se diviser en parts. A qui s’oppose un parti-part du peuple ? Evidemment au reste du peuple qui ne l’a pas suivi. Chaque parti se donne de la peine avant tout pour lui-même, pour ses membres et non pour la nation entière. L’intérêt national est estompé par les fins partisanes[... ]La compétition entre les partis dénature la volonté populaire. Le principe même de l’appartenance à un parti étouffe la personnalité et son rôle ; tout parti est simplification et grossissement de la personne. L’homme a des conceptions, le parti une idéologie[...] Laissez s’ébattre les partis et ce sera la fin de nos provinces, l’abrutissement total de nos campagnes... » « ... La Russie a le plus grand besoin de démocratie. Mais étant donné la complète impréparation de notre peuple aux complexités de la vie démocratique, elle doit peu à peu, patiemment et solidement se construire par en bas... » « Tous les défauts mentionnés ne s’appliquent quasiment pas à la démocratie des petits espaces : petite ville, bourg, bourgade cosaque, canton (groupe de villages), et jusqu’aux limites d’un district. C’est uniquement sur un territoire de cette ampleur que les gens pourront déterminer sans se tromper leurs élus[...] On pourrait dire : à partir des “états” (soslovia). Ce sont là les deux principes naturels les plus habituels de collaboration et de coopération entre les hommes : d’après le territoire commun sur lequel ils vivent et selon leur genre d’occupation, la direction de leur activité. Chacun de nous a son travail, sa qualification et, de ce fait même, trouve une place utile dans la structure de la société. » « Dans notre société libérée, il est hors de doute qu’avec les années se constitueront et s’uniront des “états” aptes à la vie, des corporations, non pas au sens de castes, mais selon les professions et les branches d’application du travail [...] fondées sur la collaboration en esprit et en action des gens d’un même profession, [elles] ne doivent surtout pas être confondues avec des syndicats.’Membre d’une corporation vous l’êtes d’office, du seul fait de votre genre de travail. » LA RUSSIE SOUS L’AVALANCHE Dans son dernier ouvrage La Russie sous l’avalanche (Fayard), Soljénitsyne réitère son diagnostic devant la déchéance où s’enlise son pays. La Russie s’est ruée dans la privatisation. Le grand capital s’appuyant sur les conceptions libérales s’y est engouffré au nom de la liberté du marché (le sacro-saint marché). La substitution du libéralisme au socialisme devait tout résoudre. Sa puissance irrésistible s’est calquée sur le modèle occidental. Par le jeu de la concurrence, du gigantisme concentrationnaire de l’économie socialiste, on est passé au gigantisme libéral des patrons du grand capital. Après son réquisitoire il déplore le manque de préparation des cadres professionnels pour concevoir une économie et des structures adaptées à l’exercice de la vraie démocratie. Puis il propose les remèdes. LE PROBLEME NATIONAL « La Russie pré-révolutionnaire englobait plus de 150 peuples et ethnies diverses, unis à la Russie de leur propre gré et dès le début. D’autres ont été rattachés par la force[...] d’autres ont eux-mêmes cherché la pro-tection des Russes[...] Grâce à une politique russe conciliante, ils occupaient d’une manière organique une place dans la nation unie, ils conservaient leur intégrité physique, leur environnement naturel, leur religion, leur culture, leur identité. Jamais aucune ethnie ne fut annihilée comme cela avait été le cas dans les empires coloniaux ou en Amérique du Nord... » La Russie impériale était assez souple pour ne pas étouffer ces identités. Tout a été laminé par la catastrophe révolutionnaire. La “fédération russe” a alors été déclarée à partir de la Russie unie : en quelque sorte une pseudo-fédération. Soljénitsyne observe que c’est un processus mondial. Le rouleau compresseur menace d’égaliser toutes les consciences nationales. L’avalanche de 1991 a changé certains traits de la Russie jusqu’à la rendre méconnaissable. Les régions autonomes se sont érigées en républiques autonomes... et sont devenues indépendantes : « Nous avons entendu l’élite dirigeante répéter avec volupté les slogans du fédéralisme, sans comprendre que les fédérations ne peuvent exister que grâce aux forces centripètes et non centrifuges. » C’est pourquoi il s’élève contre la régionalisation artificielle, les découpages artificiels, héritage du communisme, qui a ignoré les réalités ethniques. Ces régions, maintenant que l’étau communiste est desserré, tentent d’éclater en indépendances, Enfin c’est un cri pour proclamer que « les nations sont les couleurs de l’humanité. » Il s’insurge contre l’uniformisation qui lamine les différences : « L’existence de peuples indifférents fait partie du plan divin. », « La nationalité ne dépend pas nécessairement du sang, mais des attachements intimes et de l’orientation spirituelle de chacun. [...] Ce qui interdit de diviniser la nation, c’est la foi... au dessus de la nation, nous sentons ce qui relève du Ciel. » LES DEUX DEMOCRATIES On retrouve toujours chez lui les deux directions, les deux définitions de la démocratie : la démocratie du nombre, où l’on additionne les individus, où l’on compte les voix, et l’autre conception : la démocratie organique, celle qui se fonde sur 1’autogestion locale ou professionnelle. L’auto-administration locale Il reprend le thème de son précédent ouvrage dans les derniers chapitres en faisant la distinction avec le « soviet créé non pour représenter l’ensemble de la population, mais dans des buts politiques, comme instrument de la dictature[...] mais en 1991 les premières tentatives ont été étouffées par la rivalité, mais aussi par le front commun des partis politiques... » Il observe par dessus tout - cause majeurs - une inaptitude de ces populations locales à prendre des initiatives pour autogérer elles-mêmes ces administrations locales : « Où trouver les gens capables ? » s’écrit-il, un peu désespéré devant un peuple qui durant 70 ans a été dirigé. Le Zemstvo « L’auto-administration locale créée sans délai, sera susceptible de servir plus tard de socle à une édification progressive de la “verticale” du “zemstvo”. Dans la Russie immense et si diverse le pouvoir central qui se répand de haut en bas n’est pas en mesure d’assurer la prospérité du peuple. Une action en sens contraire - de bas en haut - est indispensable. » Alors que les zemstvo ont existé durant plusieurs siècles, les bolchviks les ont évacués de partout, au point que n’ayant plus de culture historique, on entend aujourd’hui la question : c’est quoi le zemstvo ? Soljenitsyne en donne une définition : « C’est l’union de toutes les personnes qui vivent en un lieu donné et y travaillent. C’est une union hors partis, hors politique, hors nationalité. Les décisions qui y sont prises ne se fondent pas sur un décompte mécanique du nombre des voix, mais sur la confrontation qualitative des points de vue et la prise en compte des intérêts de tous les groupes sociaux représentés [...] on doit peser la justesse des arguments et non le nombre des voix[...] Il faut chercher une majorité qui ne soit pas que mathématique. Pour représenter les occupations [professionnelles] on peut s’inspirer du système connu depuis l’Antiquité des “curies”, qui est une structure professionnelle et corporative : un groupe homogène d’électeurs envoie son représentant [...] au niveau du district il appartient au “pays” (au sens ancien d’unité géographique et culturelle) d’établir lui-même le nombre des membres de l’assemblée. » Une fois reconstitués avec le temps ces échelons locaux, Soljenitsyne pense qu’il faudra créer l’étage supérieur du système selon l’ancienne formule russe : au tsar le pouvoir, au peuple l’opinion. Klioutchevski faisait observer que dans la Russie moscovite, les Etats généraux ne s’opposaient pas au tsar mais ils collaboraient avec lui... Mais ce qui est exclu c’est de s’en remettre aux armes. C’est pratiquement sa conclusion.


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