Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

LES ECRIVAINS « REGIONALISTES »

vendredi 25 juin 2004

Même si je dois parler de littérature, je suis obligé de parler également de politique, car l’imbrication du politique et du culturel est évidente et nécessaire. Il n’y a pas de combat politique sans combat culturel et il n’y a pas de combat culturel sans combat politique.

D’autre part, même si on parle de littérature, il faut s’attacher à la chronologie : un événement arrive après l’autre et un livre arrive après un autre. Nous allons nous placer dans un cadre historique précis pour parler des écrivains et de ce qu’on nomme le « régionalisme », terme dont on peut discuter.

Jean Maze a rappelé tout à l’heure que la Révolution a décidé la destruction des provinces et l’instauration des départements. C’est absolument capital, car, ensuite, le Premier Empire s’est appuyé sur la centralisation et le pouvoir des préfets. La Restauration qui a suivi a trouvé qu’il était effectivement beaucoup plus commode de conserver ce cadre-là.

Désormais, on va à la fois respirer parce que les guerres napoléoniennes sont finies et en même temps on va étouffer, car il ne se passe plus rien d’exaltant. Ces deux mouvements vont ensemble ; c’est la diastole et la systole du cœur populaire, qui va donner naissance à ce mal du siècle que l’on nomme Romantisme.

La plupart des pays européens en seront d’ailleurs beaucoup plus marqués que notre hexagone qui reste sans doute trop latin pour mon goût et traînaille assez loin derrière l’Allemagne et l’Angleterre en ce domaine. En France, le Romantisme ne sera guère marqué par le retour à la tradition celto-germanique, malgré les rêveries du Normand Bernardin de Saint-Pierre ou du Breton François-René de Chateaubriand.

Quand arrive le règne de Louis Philippe en 1830, un jeune Normand Arcisse de Caumont, âgé d’une vingtaine d’années fonde une Association qu’il nomme l’Association normande. On peut y voir le début du mouvement régionaliste en Franco. Dans son esprit, ce « régionalisme » (mot qu’il emploie peu, préférant parler, de provincialisme, un peu à l’ancienne mode) c’est l’archéologie plus l’économie, moins la littérature, car il ne s’y intéresse pas beaucoup, se voulant un esprit pratique, scientifique même. Cette Association Normande donnera des idées à d’autres provinciaux et on verra ainsi - beaucoup plus tard, d’ailleurs - se créer une Association Bretonne sur le même modèle mais qui intègre en plus une indéniable inspiration druidique, dont on parlera longtemps.

Le régionalisme naissant néglige donc assez étrangement la littérature. Elle laisse cette activité à d’autres, c’est à dire aux « professionnels », les écrivains. Et ceux-ci vont occuper une place importante dans la vie culturelle sous la Monarchie de Juillet et surtout sous le Second Empire. On a trop décrié à mon goût cette période de notre histoire, qui est aussi celle d’une sorte de redécouverte de la France par un souverain attaché à la notion de pays et même d’enracinement, bien conseillé en ce domaine par le Normand Mérimée.

II faut bien dire que le rôle des Normands dans cette aventure régionaliste est à la fois considérable et méconnu. Et je pense à Barbey d’Aurevilly.

On dit toujours que le régionalisme littéraire est né avec Mistral, mais chronologiquement, il a été précédé par Barbey. II aura entre beaucoup d’autre, cette phrase sans équivoque : « quand on dit que les nationalités décampent de partout, il faut se planter sur le pays dont on est et n’en plus bouger. »

Son pays, c’est le Cotentin. Il est né à Saint-Sauveur-le-Vicomte, mais il est parti assez rapidement, pour Caen et Paris Ce qui explique la nostalgie qui domine ses évocations. Sa Normandie est une Normandie « rêvée » plus que vécue. On le voit bien dans « l’Ensorcelée » (1854) roman dans lequel il décrit avec une remarquable puissance d’évocation la lande de Lessay où il n’est jamais allé...

Il y a là une démarche essentielle de la littérature que l’on dira régionaliste sorte de sur valorisation d’un terroir que le temps passé a paré d’attraits quelque peu embellis.

Désormais, deux courants se partagent la littérature : le courant régionaliste et le parisianisme qui va souvent déboucher sur le cosmopolitisme.

Certains écrivains participent d’ailleurs des deux courants. Ainsi Georges Sand. Mais il est remarquable qu’elle soit finalement plus sincère et plus lyrique quand elle parle de son Berry. C’est par ses livres enracinés qu’elle réussit à toucher un très vaste public, et cela dans toute la France. Ce qui prouve bien que l’enracinement est peut-être la meilleure manière de parvenir à l’universel...

Il faut en arriver à Mistral et reconnaître, d’emblée, son importance absolument capitale. Il est né assez tard, finalement. En 1830, l’année même où Arcisse de Caumont créait l’Association normande. Mais, lui aussi, va se lancer très jeune dans le combat régionaliste. Il n’a que vingt-quatre ans quand il fonde le mouvement du félibrige, que l’on peut qualifier de ((défense et illustration de la langue provençale » (terme que certains préfèrent à celui d’occitan et qui se limite à un dialecte particulier des pays d’Oc).

II peut certes y avoir du régionalisme en langue française, mais il est certain que tout vrai régionaliste doit employer la langue du pays dans lequel il se trouve. Mistral a pris l’initiative capital de choisir le provençal. Il a écrit dans la langue de son pays, justifiant ainsi son affirmation : « celui qui tient la langue tient la clef qui délivre son pays ».

Ses disciples, comme Aubanel ou Roumanille, vont l’aider à créer le félibrige, association qui est certes culturelle, mais débouche sur le politique. On le verra un jour avec Maurras, même si celui-ci après avoir été autonomiste provençal est devenu nationaliste français et de surcroît monarchiste.

Passons sur Barrés qui est une sorte de faux régionaliste, un faux Lorrain qui serait plutôt Auvergnat et qui imagine une Lorraine bien artificielle, dominée par le conflit avec « l’ennemi héréditaire » germanique.

Pendant que les écrivains rêvent et font de la littérature, d’autres vont aller beaucoup plus loin et se montrer plus proches de leur peuple en entreprenant un gigantesque travail d’enquête, de collecte des traditions, des légendes, des chansons. Ce sera en Bretagne l’œuvre d’un Luzel et surtout d’un Hersart de la Villemarqué, qui va publier le Barzaz Breizh, livre absolument capital pour la prise de conscience de l’identité bretonne, qui s’affirmera au siècle suivant avec Roparz Hémon et le groupe de Gwalarn.

Sous le Second Empire et surtout sous la Troisième République, la plupart des terroirs vont « produire » des écrivains. Un des plus célèbres est le Périgourdin Eugène Le Roy qui, avec Jacquou le Croquant va créer ce qu’on peut appeler le « social régionalisme ».

Si, grâce à Mistral et à ses amis, les Français découvrent qu’il y a une langue provençale, une langue d’Oc, ils vont ignorer le régionalisme qui s’exprime en breton, en flamand, en alsacien, en basque, en catalan, en corset on le voit bien quand on essaye de donner une liste de quelques écrivains « régionalistes » et qu’on se heurte à ce problème. Pour un Parisien, pour un Français citoyen de la « République des Lettres », le régionalisme est une évocation en langue française des réalités régionales. C’est exclure tous les dialectes, qu’ils soient d’oïl ou d’oc, et qui constituent pourtant la base indispensable d’une véritable culture enracinée.

Cela n’empêche pas qu’il est possible de citer quelques écrivains que l’on considère comme représentatifs d’un terroir bien défini :

Ainsi (et cette liste est très loin d’être complète) : Jacques Chardonne pour la Charente, René Basin pour l’Anjou, Henri Pourrat pour l’Auvergne, Marguerite Audoux pour le Berry, Valéry Larbaud pour le Bourbonnais, Henri Vincenot pour la Bourgogne, André Dhôtel pour les Ardennes, Maxence van der Meersch pour la Flandre, Joseph de Pesquidoux pour la Gascogne, Francis Jammes pour le Béarn, Louis Pergaud pour la Franche-Comté, Jean Giraudoux pour le Limousin, Maurice Pottecher pour ta Lorraine, Jean de La Varende pour la Normandie, Philéas Lebesque pour la Picardie, Jean Yole ou Ernest Pérochon pour la Vendée, Marie Maurin pour la Provence, Roger Frison-Roche pour la Savoie, Frédéric Lefèvre pour le Maine, Henri Béraud pour le Lyonnais, Victor Massé pour la Catalogne, René Boylesvre pour la Touraine, André Chanson pour les Cévennes, etc.

Si on parle de francophonie, on peut citer Marie le Franc pour le Québec, Antonine Maillet pour l’Acadie, Charles Plisnier pour la Wallonie ou Charles­ Ferdinand Ramuz pour la Suisse romande. C’est là reconnaître une richesse trop méconnue et dont nous aurions grand tort de nous priver dans le « ressourcement » de nos valeurs.

Jean Mabire.


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