Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

Un philosophe du lien social : Louis-Ambroise de BONALD

Richard Dubreuil, Professeur à Sciences-Po
jeudi 26 août 2004

Bonald (1754-1840) a proposé après les troubles de la Révolution et du Directoire de reconstruire la société sur les corps intermédiaires. Trop méconnu, il a pâti de sa modestie.

I. Le témoin d’une époque troublée

1. Le mousquetaire aveyronnais.

Né à Millau, il perd son père à 4 ans, étudie de 15 à 18 ans chez les Oratoriens de Juilly. Le supérieur écrit à son propos : "je n’ai guère vu de jeune homme aussi bien que celui là ; il est d’une raison au dessus de son âge. Les parents sont trop heureux d’avoir des enfants comme celui là. " Mousquetaire du Roi, maire de Millau (1785-1790), il devient Président de l’Assemblée départementale de l’Aveyron. La nationalisation des biens d’Eglise ( nov.1789), la dissolution des monastères (fév. 1790), la constitution civile du clergé (juillet 1790) l’incitent à démissionner.

2) "L’aigle penseur" (Balzac) en exil. En octobre 1791, il émigre à Heidelberg avec ses deux fils aînés. Il emporte quatre livres (L’Histoire universelle de Bossuet, l’Esprit des Lois, le Contrat social et les œuvres de Tacite). Il élève ses fils et observe les dérives de la révolution : " Des sottises faites par des gens habiles ; des extravagances dites par des gens d’esprit ; des crimes commis par d’honnêtes gens ... voilà les révolutions ". Il rédige la Théorie du pouvoir politique et religieux (1796) [en cours de réédition chez l’Age d’homme ]. Le livre est pilonné par le Directoire, mais lu par Chateaubriand et Napoléon, Bonald rentre d’exil mais reste surveillé par la police jusqu’en 1806.

3) Bonald, universitaire, député, académicien. Sous la Restauration, il est député (1815-1823), ministre, Pair de France (1823-1830), académicien. Il contribue à l’abolition du divorce. Il regrette que la Restauration s’accommode :

<> de l’individualisme bourgeois qui dissout le lien social (la loi le Chapelier de 1791 reste en vigueur : les corps intermédiaires - métiers, confréries, offices - ne sont pas rétablis dans leurs droits. Leur patrimoine reste confisqué.

<> de la centralisation napoléonienne. L’Université reste étroitement contrôlée par l’Etat.

Après la révolution de 1830, Bonald, défavorable aux Orléans, se retire dans son Aveyron natal. Il déplore l’aggravation des disparités sociales. Aux économistes louis-philippards qui vantent l’enrichissement de la nation, il répond "quelle nation ? une nation où se trouvent à côté de quelques millionnaires, quelques millions d’indigents qui travaillent beaucoup, gagnent peu et n’économisent rien". Bonald reproche au saint-simonisme de substituer l’administration des choses au gouvernement des hommes.

II. Une pensée subsidiariste

1. Une œuvre majeure et méconnue.

Bonald laisse une œuvre considérable qui influencera Frédéric Le Play (1806-1882), Louis Veuillot (1813-1883), Paul Bourget (1852-1935) et l’Action française : Théorie du pouvoir politique et religieux (1796), Du divorce (1801), Essai analytique sur les lois naturelles de l’ordre social (1800), Législation primitive considérée par les seules lumières de la raison (1802), Démonstration philosophique du principe constitutif de la société (1827), La vraie révolution (réédité par M. Michel Toda, éditions Clovis)

2. Une réfutation des philosophes du XVIIIè siècle

Esprit cartésien, Bonald a une pensée très argumentative. Il réfute :

<> Montesquieu (l’idée fausse de séparation des pouvoirs) . Pour Bonald, le pouvoir est un par essence et indivisible. A la séparation des pouvoirs, il oppose la séparation des professions.

<> Rousseau (l’idée fausse de contrat social) : la société ne procède pas d’un supposé contrat originel : elle est comme la nation est une famille de familles qui s’est constituée et perpétuée naturellement.

3. Le pouvoir reflète un ordre naturel et universel

Bonald développe une analyse de la société en trois points :

a) Primauté du lien social. L’idée rousseauiste du citoyen "souverain" flatte l’orgueil individuel, mais engendre une société factice et féroce. Cet individualisme procède de la réforme luthérienne qui exalta la subjectivité individuelle à l’encontre du magistère de l’Eglise. La souveraineté populaire a produit la sanglante dictature robespierriste. Les dirigeants tiennent leur pouvoir de Dieu et chacun donne sa pleine mesure dans les corps intermédiaires (famille, métier, province). "La société est paternité et dépendance, bien plus que fraternité et égalité ". A travers le lien social, l’homme se réalise et trouve son vrai bonheur.

b) Relation ternaire universelle : l’ordre de l’univers se structure dans la trilogie : cause, moyen, effet. "La cause est au moyen ce que le moyen est à l’effet".

<> Dans le monde physique, la cause s’appelle premier moteur ; le moyen est le mouvement" ; les effets sont les corps.

<> Dans le monde social ou moral, "la cause prend le nom de pouvoir, le moyen celui de ministre, l’effet celui de sujet"

concepts homme politique monarchie famille religion
cause -> intelligence pouvoir roi père Dieu
moyen -> organes ministre noblesse mère l’Eglise=JC
effet -> actes+ paroles sujet peuple enfants fidèles

La distinction (cause, moyen, effet ) correspond aux 3 pronoms personnels je, tu, il, expression des 3 personnes sociales : " Je première personne, celle qui parle, qui commande, désigne le pouvoir et il est contraire aux bienséances de le répéter trop en parlant de soi... La seconde personne, celle à qui l’on parle, l’on commande, s’exprime par tu, terme de commandement du pouvoir au ministre, de l’époux d sa femme... La révolution sous prétexte d’égalité a fait une mode du. tutoiement des pères et mères par leurs enfants... Les pères ont permis ce tutoiement enfantin et contre nature, parce qu’ils se sont crûs plus aimés de leurs enfants, et les mères parce qu’elle se sont crues plus jeunes. Enfin la 3è personne, celle de qui on parle, sujet de l’entretien politique du pouvoir et du ministre, s’exprime par il et cet il désigne si bien l’infériorité, qu’il devient terme de mépris si on se le permet en parlant d’une personne présente. Je, tu, il langage de la société domestique dont le pouvoir dit moi ; nous, vous, eux, langage de la société’ publique dont le pouvoir dit vous Le particulier dit je : le roi ou le public dit nous ".

c) Deux types de sociétés :

<> Les sociétés constituées (conformes à la nature) sont régies par un principe d’unité et d’inamovibilité à tous niveaux :
- Unité dans la religion par le monothéisme.
- Unité dans la famille par la monogamie et le mariage stable
- Unité dans la vie politique par la monocratie (monarchie), régime où le pouvoir appartient à un seul. " C’est la tunique sans couture, qui ne peut être divisée et se tire au sort, et toujours entre des soldats, de là vient que, partout où le pouvoir est divisé, il se forme des partis qui sont plusieurs sociétés dans le même Etat ; et le grand maître en morale ne nous dit-il pas : " que tout pouvoir divisé en lui-même sera désolé ?" (Démonstr., ch, 7) L’inamovibilité est de règle :
- dans l’Etat par l’hérédité de la couronne et de la noblesse ;
- dans la famille par l’indissolubilité du lien conjugal ;
- dans la religion par le célibat sacerdotal consacré.
- dans l’éducation lorsqu’elle est dispensée par la famille puis la profession (apprentissage du métier). La fixité dans les rapports inter-personnels donne des sociétés stables, fortes et gouvernées selon la raison, De telles sociétés tendent à leur conservation car elles sont régies par des lois fondamentales inamovibles (coutumes, traditions monarchiques et corporatives), reflet de l’ordre naturel voulu par Dieu. La famille est respectée et protégée car " Le genre humain a commencé par une famille, et la preuve en est sensible, puisqu’il continue par des familles. Les familles réunies en un corps forment :
- une nation sous le rapport de la communauté d’origine,
- un peuple sous le rapport de la communauté de territoire,
- un Etat sous le rapport de la communauté de loi, (Législation primitive, livre II, chapitre IX, p. 171)

<> Les sociétés non constituées sont fragiles et artificielles, pour avoir voulu rendre les trois personnes sociales ( pouvoir, ministre, sujet ) amovibles :
- amovibilité dans l’Etat par les institutions représentatives et l’éligibilité ; " on pourrait regarder le gouvernement représentatif comme une sorte de polygamie politique, qui réunit deux sociétés sous un même pouvoir, de même que la polygamie domestique réunit plusieurs familles sous un même père... "
- amovibilité pans la famille par le divorce qui n’est qu’une forme de polygamie étalée dans le temps.
- amovibilité dans la religion par le presbytérianisme qui n’imprime aucun caractère de consécration à ses ministres.
- amovibilité dans l’éducation confiée à l’Etat. Plus l’amovibilité gagne, plus les sociétés sont instables, sujettes au désordre. L’individualisme d’un seul (despotisme) ne vaut guère mieux que celui de tous (république, livrée au choc des opinions individuelles). Ces sociétés "égalitaires" secrètent l’envie, la jalousie,la corruption. Les gouvernements se succèdent et l’activité législative est fiévreuse, car, " tout ce que les hommes ont écrit, ils peuvent l’effacer". L’Etat contrôle et organise l’instruction sur des bases profanes. L’homme gagné par l’orgueil et l’ambition s’éloigne de Dieu et de la droite raison.

Conclusion : Bonald : un visionnaire à la Tocqueville ?

<> Bonald a pressenti les effets ravageurs d’une conception volontariste et idéologique du pouvoir. Cette conception sévit toujours : l’Etat (ou le super-Etat de Bruxelles) veut tout régir (génétique, professions, éducation, sexualité...). Le PS prétend " changer la vie " (sic). Pour Bonald, il n’appartient pas à l’homme de changer la vie, ni la société, mais d’en découvrir les lois immuables. " L’homme ne peut pas plus donner une constitution à la société qu’il ne peut donner la pesanteur aux corps "

<> Bonald pense qu’un ordre social juste repose sur la foi et la raison. L’homme doit découvrir l’ordre social établi par Dieu grâce à son intelligence qui " n’est que la faculté d’aperçevoir des rapports justes, c’est-d-dire nécessaires ente les objets" ( Théorie du pouvoir, p. 201 )."Les lois sont bonnes, si elles sont le rejeton des lois naturelles " (Législation primitive, l, II, ch II, c-à-d conformes à la vérité. "La vérité est la connaissance des êtres et de leurs rapports ; la raison est une pensée conforme à la vérité ; la vertu est une action conforme à la raison...la civilisation est raison et vertu dans la société (id. 1 I, ch. III et V).

<> Bonald établit un diagnostic singulièrement actuel. Il montre le lien logique entre le matérialisme hédoniste de notre société, son relâchement moral, sa tendance à la pensée unique et l’impasse démographique qui en résulte. " On voit le bien être physique de l’homme compenser quelquefois dans les républiques sa dégradation morale et le sacrifice de sa liberté sociale : tout s’y individualise, s’y rétrécit et s’y concentre dans la vie présente. Le présent est tout pour elles ; elles n’ont pas d’avenir ".

- - - - - Bibliographie sur BONALD --- - - - - - - - -

<> Michel TODA : Bonald (Editions Clovis, 1997, 210 p.)

<> Richard DUBREUIL, Anthologie du pouvoir (Ed. d’organisation 1994,192 p, Le chapitre 12 est consacré à BONALD).

Oeuvres de Louis de BONALD :

<> Pensées (choix de Michel Toda) ; Perrin et Perrin, 46 rue Ste Anne, Paris 2è, 64 p., 49 FF).

<> La vraie révolution : réponse à Mme de Staël (Présentation et notes par Michel Toda, Editions Clovis, 1997, 222 p, BP 88, 91152 Etampes Cedex)

<> Théorie du pouvoir politique et religieux (réédition de l’ouvrage majeur de Bonald, en préparation ; présentation et notes de R. Dubreuil, Editions l’Âge d’Homme, rue Férou, Paris 6è)


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