Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

Monnaie nationale et monnaies locales

vendredi 3 septembre 2004 par Janpier Dutrieux

Une monnaie de foire. Pendant deux siècles environ, du 12e au 14e siècle, de nombreuses monnaies européennes ne serviront qu’à l’échange. Ces pièces de monnaie changeaient souvent d’effigie et perdaient périodiquement de la valeur lors des grandes foires annuelles.

C’était une constante monétaire de l’époque. Il n’était pas avantageux pour son titulaire de la thésauriser, c’est-à-dire de la conserver sans l’échanger contre des biens.

Cette monnaie était destinée à l’échange. L’épargne monétaire était nuisible car il s’agissait d’une économie de subsistance où tous les biens étaient biens périssables ; or la thésaurisation ralentit les échanges.

Des cartes à jouer. A Québec, colonie française, en 1685, les espèces monétaires, en provenance de France, tardaient à venir pour régler les échanges de la population. L’intendant Jacques de Meulles décida de leur remettre des jeux de cartes, nombreux dans la colonie.

Un décret instaura le cours forcé de cette nouvelle monnaie et en assura le remboursement futur en espèces. Il s’agissait de certificats d’Etat. L’expérience se répéta de nombreuses fois, tant et si bien que les intendants successifs émirent en permanence ces certificats sous forme de cartes à jouer, sans jamais retirer les anciens de la circulation.

Ceci démontre que la monnaie est constituée de promesses de payer, de créances qui peuvent remplacer l’or. L’essentiel est d’équilibrer la valeur de la masse monétaire à celle de la production.

John Law, plus tard, en 1716, fut autorisé à émettre des billets pour sa banque. Liée à la Compagnie des Indes Occidentales, elle ne put résister à la spéculation sur ses actions, et fut contrainte en 1720 à la banqueroute. Cette expérience nourrira longtemps la crainte des Français pour le crédit et leur préférence pour l’or.

Les Assignats furent une autre expérience sous la révolution, Emis en trop grand nombre, ils déstabilisèrent les prix par l’inflation. Ce fut l’une des premières expériences de papier monnaie émis sans avoir d’or ou d’argent en contrepartie.

La monnaie franche. L’expérience de la Banque d’échanges et de la Banque du peuple de PJ Proudhon entre 1839 et 1848 inspira Silvio Gesell (auteur de L’Ordre économique naturel fondé sur l’affranchissement du Sol et de la Monnaie). Gesell constata avant 1914, que :

1- la monnaie est un moyen d’entreposer de la richesse sans imposer des frais de conservation, alors que les biens et marchandises (capital physique) comportent des frais de conservation appréciables, stockages, entretien...

2- le taux d’intérêt privilégie la monnaie au détriment du capital physique.

Il fut à l’origine de la monnaie franche ou monnaie estampillée, c’est-à-dire d’un système dans lequel la monnaie supporte des frais de conservation semblables à ceux que subissent les autres marchandises. Cette monnaie perdait périodiquement de la valeur si elle n’était pas échangée, consommée ou investie (épargne prêtée à un tiers pour investissement.

Son objectif était de combattre la monnaie statique ou thésaurisée, non consommée et non investie dans le processus productif, car elle réduisait la vitesse de circulation monétaire, et par conséquent les échanges et la croissance économique.

Exemple d’effet de la thésaurisation sur la vélocité monétaire ; Soit 100 pièces circulant 4 fois/mois = 400 transactions. Si 20 sont thésaurisées, 80 x 4 = 320 transactions.

Les générations geselliennes. Ses idées inspirèrent de nombreuses expériences :

-  Le Wara en 1930 à Scwanenkirchen en Bavière, était un Bon d’échange qui valait un mark mais perdait l% de sa valeur par mois. Comme les commerçants préféraient perdre 1% par mois sur les warâs plutôt que de voir leurs stocks s’accroître, les warâs commencèrent à circuler en Allemagne.

Le Chancelier Brûning en interdit l’usage le 30 octobre 1931

- Les bons municipaux de monnaie franche en 1932, à Wôrgl, en Autriche. Cette ville comptait (60 % de la population active au chômage. Le bourgmestre avait suivi l’expérience de Schwanenkirchen, il décida de se servir de la " monnaie franche ". L’émetteur fut la municipalité avec l’accord des citoyens. L’application pratique fut la suivante : Tous les employés municipaux, y compris le maire, touchaient 50% de leurs appointements en monnaie franche et le reste en schillings autrichiens : les nouveaux embauchés étaient rétribués intégralement en monnaie franche.

En décembre 1932, l’économiste Irving Fisher - commission d’enquête - son livre "Stamp Strip" (1934). A la fin de l’année 1933, les rues ressemblaient à des autostrades. Un nouveau pont en ciment armé portait orgueilleusement l’inscription : “ Construit en 1933 avec de l’argent libre ”.

Claude Bourdet dans son enquête parue dans "L’illustration" du 9 septembre 1933, écrivait : "Wörgl est devenu aujourd’hui une sorte de lieu de pélerinage pour tous les "économistes libres" du monde entier... Aux États-Unis, vingt-deux villes ont introduit de “l’argent fondant” sous un modèle plus ou moins proche de celui de Wörgl. Le 17 février 1934, dans une conférence radiodiffusée par plusieurs postes américains, le professeur Fisher recommandait Wörgl comme le “meilleur exemple de cette monnaie datée qu’il souhaiterait voir introduite partout ”.

Le Valor, créé en 1935 à Nice et Monaco, était la monnaie estampillée d’une association d’échanges ayant pour but l’application du crédit gratuit entre ses membres. Le gouvernement Laval en interdit la circulation au nom de la Banque de France.

Les Bons d’achat de Lignières en Berry, renouvelèrent en 1956 l’expérience de bons d’achat. Des Bons furent également émis à Larans en 1958 (Charente Maritimes), émis pour une valeur de 260.000 francs, ils permirent le remboursement de 2.360.000 francs. L’expérience s’arrêta avant que le Général de Gaulle ne promulgue une Ordonnance en décembre 1958 stipulant que " la souscription, l’émission ou la mise en circulation de moyens de paiement ayant pour objet de suppléer ou de remplacer les signes monétaires ayant cours légal, sera puni d’un emprisonnement de un à cinq ans, et d’une amende de 200.000 à 20.000.000 francs ou de l’une de ces deux peines seulement ”. Celle disposition est toujours actuelle.

Les LETs (Local Exchange Training System ou Système d’échange et de commerce local), version anglo - saxonne des SELs (Systèmes d’échange Local) apparaissent dès 1976 à Vancouver au Canada, en 1991 en Australie, en Grande Bretagne puis en Hollande, puis en France, où le premier SEL est créé en Ariège en 1994. Depuis des SELs se créent périodiquement dans le monde.

Les SELs ou Systèmes d’Echange Local

Un Système d’Echange Local (SEL) est une association locale de personnes qui échangent des biens et des services entre eux grâce à des Bons d’échange ayant la même unité de compte.

Un Sel est différent du troc : Dans le troc, l’échange est bilatéral, instantané et de même valeur. Avec le SEL, l’échange peut être multilatéral, différé et de différente valeur. Il se fait de gré à gré, par la rencontre de l’offre et de la demande.

Un SEL diffère des circuits monétaires. Il n’est pas nécessaire d’être solvable, de posséder des bons d’échanges pour se procurer des biens dans un SEL. Un compte en bons d’échange peut commencer par un débit que l’adhérent SEL pourra couvrir plus tard en rendant un service. Surtout : aucun intérêt n’est perçu au débit comme au crédit.

Un SEL a pour objectif de rendre un pouvoir d’achat à ceux qui n’en ont pas, de redynamiser la vie locale, de recréer du lien social.

Malgré un procès en Ariège intenté par la Fédération du Bâtiment et des Travaux Publics et la Chambre syndicale des artisans et petites entreprises de l’Ariège, Les SELs sont tolérés, ils font l’objet d’un attentisme institutionnel, quelquefois même ils sont soutenus par certaines collectivités locales (communes, régions) car ils réactivent les solidarités de proximité. Une note ministérielle fut destinée à leur régime fiscal, en date du 13 août 1997.

En fait, les SELs ne fonderont jamais une économie de la sidérurgie ou de l’automobile mais leur rôle est social ; c’est une réinsertion qui ne doit pas grand chose à quiconque. et pourtant ....

Du SEL au Crédit social : le Système d’échange créditeur (SEC)

Et pourtant, la mise en place d’un SELs peut être une première étape vers un Système d’Echanges Créditeur (SEC) capable d’instaurer un crédit social au sein d’une communauté donnée, en mettant le circuit monétaire au service d’un circuit interne de bons d’échanges.

Imaginons une collectivité, ville, village, association ayant créé un SEL. On pourra assez vite identifier deux groupes de participants ayant des caractères communs.

Les membres du premier groupe n’ont pas (ou peu) de revenus en monnaie, mais ils ont du temps.. Ils cherchent à travailler et recevront en contrepartie des Bons d’échanges avec lesquels ils pourront consommer ce qui est produit et proposé

Les membres du second groupe ont des revenus en monnaie, mais ils n’ont pas (ou peu) de temps pour échanger du travail, ou des biens, en contrepartie de bons d’échange.

En principe, ces 2 groupes s’ignorent puisque les uns ne peuvent pas aider les autres. L’objectif sera de créer des passerelles entre ces deux groupes.

Comment ? En créant une caisse de conversion et de gestion associative ayant pour but de relier ces deux groupes et de gérer l’épargne commune afin d’enrichir chacun.

Au sein d’un SEC, nous distinguerons :
- Les membres du premier groupe, qui disposent de temps, vont confier à cette caisse associative de l’épargne en monnaie, si minime soit-elle, au fur et à mesure qu’ils consommeront ou accroîtront leur pouvoir d’achat en Bons d’échange.

Le capital de cette épargne leur reviendra de fait, car c’est le travail qu’il ont effectué sur le circuit des bons d’échange qui a autorisé ces gains de pouvoir d’achat. Mais les intérêts de cette épargne vont revenir mutuellement à tous les membres de l’association puisque cette épargne ne se serait pas constituée si le circuit des Bons d’échange n’avait pas autorisé l’accroissement des offres et des demandes de chacun. Si ce circuit n’avait pas exister, les membres de ce groupe n’auraient pas épargné puisqu’ils auraient dépensé leur pouvoir d’achat en monnaie pour acquérir des biens.
- Puis les membres du second groupe qui ne consomment pas encore avec des Bons d’échange car ils n’ont pas de temps pour apporter au système une contrepartie en travail. Ceux-ci vont échanger de la monnaie contre des Bons d’échange auprès de l’association. Celle-ci pourra alors disposer en capital et intérêt de tous les revenus monétaires échangés.

Autrement dit, en contre partie de Bons d’échange, l’association disposera des intérêts de l’épargne monétaire des uns (premier groupe) et du capital et intérêts de la monnaie échangée des autres (second groupe).

Gestion mutuelle

Afin de gérer cette épargne monétaire collective, l’association gestionnaire pourra passer un contrat avec n’importe quelle structure financière, selon la finalité recherchée (fonds commun, placement en Bourse, caisse d’épargne) afin de faire fructifier l’épargne monétaire associative. Ce compte monétaire associatif sera périodiquement alimenté par les épargnes, changes et intérêts de ses membres, les épargnants restant libres de réaliser leur épargne à tout moment, sauf clause préalable.

Il sera donc possible :
- d’échanger, de prêter et de distribuer les fonds associatifs placés sur le circuit monétaire.
- de procéder à des opérations " de change ou de décaissement ", entre la monnaie et les Bons d’échange,

Tout comme des membres peuvent déposer de la monnaie pour se procurer des Bons d’échange pour échanger sur ce circuit, d’autres membres pourront déposer des Bons d’échange pour se procurer de la monnaie afin d’éteindre quelques créances obligatoires comme EDF, Trésor Public, France Télécom,
- de délivrer des prêts en monnaie sans intérêt remboursable en Bons d’échange aux membres exclus du circuit monétaire (notamment afin de payer leurs factures nationales, EDF, Trésor Public),

- Enfin, et comme il fut souligné, les intérêts que cette épargne collective pourrait produire n’existent que grâce à la nouvelle activité économique dégagée par le circuit des Bons d’échange. Ils constituent donc la contrepartie de la croissance économique de l’association. Ils vont s’interpréter comme des dividendes de l’activité associative.

Ces intérêts pourront ainsi être périodiquement soldés et distribués à tous les adhérents sous forme de dividendes,

Il ne s’agirait là que de satisfaire l’obligation de réciprocité qu’exige la solidarité.

Prenons l’exemple d’une commune dans laquelle 300 agents, commerçants, artisans, chômeurs, retraités, se réunissent dans un SEC. Supposons, pour ne pas prendre l’hypothèse la plus favorable, qu’ils ne changent pas de monnaie en Bons d’échange, mais épargnent en moyenne 1000 Francs par personne et par mois depuis un an grâce au circuit du SEC. Autrement dit, nous ne considérons que les membres du premier groupe précité.

En un an, à 4% d’intérêt (exemple arbitraire), leur capital atteindra 3.600.000 francs et rapportera 72.000 francs d’intérêt.

Pour fixer les idées : Avec un capital de 3.600.000 francs placés à 4 % l’an, soit 2 % à terme, en placements annuels = 72.000 / 12 mois = 6.000 francs par mois.

Nous avons vu que le capital de leur épargne leur revient. Par contre, les intérêts de 72.000 francs sont mutualisés et distribués sous forme de dividendes à tous les membres. Chacun des 300 membres du Système d’Echanges Créditeur pourra ainsi prétendre à un dividende de 240 francs pour l’armée écoulée qu’il pourra utiliser comme bon lui semble, les consommer, les réinvestir dans le SEC en contrepartie de Bons d’échange ou créer des emplois sur le circuit monétaire.

300 personnes membres d’un SEC, plaçant 1000 frs par mois, pourront ainsi financer un demi Smic (charges incluses), 600 personnes l Smic, etc, juste avec les intérêts d’une épargne qui ne lui possible que grâce à la mise en place d’un circuit interne de Bons d’échange.

En incorporant les changes des nombres du second groupe, nous multiplierons évidemment le résultat.

Ainsi, selon l’objectif que ce type d’expérience se donnera, au fil des années et de la coopération de tous, la monnaie finira par remplacer les bons d’échange en traçant néanmoins une voie ou le système financier sera réformé.


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