Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

Défendre le français

comment ? pourquoi ?
jeudi 30 septembre 2004

Exposé de Jean-Bernard Leroy présenté au colloque du 18. 1.2000

La langue commerciale

C’est le commerçant qui impose sa langue pour désigner les objets qu’il va vendre. La première langue commerciale fut certainement le phénicien, puis le grec. Saint Césaire d’Arles faisait ses sermons en latin et en grec pour être compris. Ensuite il y eut le sabir, ou la lingua franca mélangée de grec, d’arabe et de maltais, ce qui prouve que la langue commerciale ne cherche pas tant la pureté que l’efficacité du commerce.

Avec la conquête de l’Amérique du Sud se développa l’espagnol. Et maintenant c’est l’anglais qui prime. Cela remonte assez loin. Avec le traité de Paris, en 1743, les Anglais mirent la main sur les Indes et l’Amérique du Nord. A partir de ce moment il fut difficile d’introduire le français. Plus tard le Japon resta 50 ans sous férule américaine et la Chine traite surtout avec le plus puissant. Par conséquent il est certain que dans le domaine commercial le français a un lourd handicap.

Toutefois il ne faut pas se dire sans défense. Ces défenses sont de trois ordres :

1) Chaque Etat doit exiger que les modes d’emploi, les notices d’entretien soient rédigés dans la langue nationale. Cela se fait, on a les appareils adéquats pour cela.

2) Il faut définir l’objet dans la langue nationale. Un Italien m’a fait remarquer que le français était la seule langue où l’on parle d’ordinateur. Partout ailleurs on parle de computer. C’est quand même une petite victoire !

3) Veiller à ce qu’il n’y ait pas d’erreurs de traduction et surtout que nous puissions avoir des positions dominantes dans certains produits. C’est le commerçant qui vend son produit, quand il est le meilleur, qui choisit son nom. Prenons comme exemple le terme "souvenir" qui se voit partout écrit à la française, l’eau de Cologne, le TGV, le cabernet-sauvignon, etc... Avoir des produits bons à vendre et garder le haut du pavé en la matière, c’est le meilleur moyen de garder sa langue en ce domaine.

Domaine administratif

C’est celui qui gouverne qui a la langue dominant. Les Gaulois ant parlé latin depuis Jules César et francien depuis l’ordonnance de Villers-Cotterêts (1539).

Si l’Afrique parle l’anglais et le français c’est depuis le XIXe siècle, et l’amérique parle l’espagnol depuis les conquistadors.

Il y a quelque chose de nouveau avec l’apparition des organismes multinationaux où, pour des raisons psychologiques ou réelles on tend à ce que plusieurs langues gardent leur indépendance et leur dignité. Il y a des organismes assez pittoresques. Ainsi le traité de Bâle qui réglemente le transport des matières dangereuses (poison...) : son dernier article stipule que « les versions en anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe font également foi ». C’est très curieux. Ça ne va pas toujours très bien. Avec toutes ces langues il faut reconnaître que le français est relativement bien placé.

Le français est langue officielle à l’ONU avec le russe, le chinois, et l’anglais naturellement. A l’UNESCO le français est la deuxième langue, à L’OMS également. Au Centre européen de normalisation (CEN) il y a trois langues - français, anglais et allemand - qui font également foi.

Il y a plusieurs écueils :

1) La traduction - Il faut veiller à ce que les traductions soient correctes ; ce n’est pas toujours facile. Prenons l’exemple du C.E.N. Le français est une langue très logique, l’allemand est une langue bien structurée qui classe parfaitement bien les mots, et l’anglais se complait dans le flou. Mais pour traduire d’une langue dans l’autre il faut vérifier que les trois langues concordent bien, c’est un exercice qui n’est pas de tout repos.. Par exemple les Anglais appellent control ce que nous appelons régulation et ils appellent regulation ce que nous appelons contrôle. Il faut donc veiller à bien employer le mot adéquat.

2) Les réunions - Théoriquement trois langues sont valables au C.E.N. Lorsque le président commence par « Mesdames et Messieurs je vous souhaite la bienvenue » ou « Welcome ladies and gentlemen » ou « Willkomnien, nieine Damen und Herren » il faut attendre la traduction et la conversation devient vite languissante. Au début on attend la traduction mais dès que la discussion s’échauffe un peu on commence à donner des arguments. Il faut alors attendre que les deux traductions soient finies. Les gens majoritairment trilingues ont déjà compris ce que l’orateur a voulu dire, On commence à parler avant que les interprètes aient terminé. Cela provoque un joyeux désordre. On décide alors de continuer à parler pendant 10 à 15 minutes chacun dans sa langue et pour les résolutions on va se remettre à faire la tranquille discussion avec les traductions. Ce n’est pas facile. Il faut dire que les étrangers respectent beaucoup plus le français qu’on ne le croit et ont peur de faire des fautes en parlant. Ensuite ils sont un peu tétanisés par la manie de certains Français qui relèvent toutes les fautes. J’aimerais bien les voir parler néerlandais ou danois. Ce serait assez amusant de voir les fautes qu’ils feraient.

Quant à l’allemand, qui a reculé sérieusement pour des raisons historiques récentes, on ne veut plus faire semblant de le parler, notamment les Néerlandais et les Scandinaves. Que voulez-vous que fassent les Scandinaves ? Pour 30 millions d’âmes il existe le suédois, le danois, deux norvégiens, le finois, le lapon parlé au nord du pays. Il a bien fallu trouver un terrain commun : l’anglais.

Dès l’arrivée des Scandinaves, qui sont d’ailleurs très présents dans les instances européennes et ont trois fois plus de représentants que les Français ou que les Espagnols et les Italiens - qu’on ne voit jamais -, il est devenu tout à fait normal que le poids linguistique soit prépondérant. Il faut donc veiller à ce que le français ait sa place.

3) Apprendre une autre langue

Si l’on veut défendre le français, il faut apprendre l’allemand. Ainsi, pendant la pause-café, si l’on discute avec un Allemand, l’Anglais n’y comprend rien ; c’est très amusant de faire bisquer l’Anglais. Avec un Allemand on peut mieux approcher les problèmes, même si l’on parle mal sa langue. Quand je parle anglais avec un Finlandais, si je ne trouve pas le mot exact je fais une périphrase. Le brave homme pêche ce qu’il peut dans mon fatras et reconstitue le puzzle tant bien que mal pour le traduire en finois. Quand il me répond en anglais il fait la même chose : il traduit le finois en anglais, et quand il peut il fait une périphrase que je vais essayer de reconstituer en français. Ou est en plein galimatias. Quand je parle allemand avec un Allemand il peut rectifier ce que je dis, il reprend les mots que je dis et comprend. Il me répond. Par conséquent il est important dans ces réunions de parler plusieurs langues pour ne pas être obligé de recourir à l’anglais obligatoire.

Et, à 60 ans, j’ai appris l’italien pour ne pas parler anglais avec des Italiens. Il ne faut tout de même pas exagérer, La seule solution était d’apprendre leur langue.

4) L’impression sur papier

Un autre inconvénient non négligeable est l’impression des documents en passant par l’ordinateur où il n’y a pas toujours les accents appropriés. En français nous avons le grave, l’aigu, le circonflexe ; l’espagnol et le portugais ont des petits tortillons, nous avons le trémas ; les Hongrois ont le trémas court et le trémas long ; nous mettons le trémas sur le e et le i, les Allemands sur le a, le u et le o, comme les Suédois ; les Norvégiens barrent le o, les Polonais le 1 ; nous mettons une cédille au c, les Polonais mettent une cédille sous le a et le e et de temps en temps ils mettent un point au dessus du z. Cela en alphabet latin, sans parler du grec et du cyrillique.

Donc si les textes ne comportent pas d’accents on risque de se tromper dans la lecture et la compréhension. Il y a un handicap certain.

Alors, comment défendre le français dans tout cela ?

a) En exigeant que la place du français soit maintenue, En général cela se passe bien. Aux Jeux olympiques d’Australie il a fallu se battre longuement, mais on y est arrivé (le français est eu effet la première langue officielle des jeux olympiques).

b) En veillant à ce que les traductions soient effectuées par des professionnels.

c) En apprenant une deuxième langue.

La langue de la culture

C’est la langue de la réflexion, de la philosoplie, de la poésie. Quel est le grand ennemi de la langue de la culture ? C’est la cuistrerie.

Pour faire bien on emploie des mots étrangers, des mots très lancés qui sont complètement idiots généralement. Il faut savoir que smoking signifie littéralement fumant et non habit de soirée qui se dit tuxedo en américain et dinner jacket en anglais ; que water-closet veut dire une pièce fermée avec de l’eau et n’a jamais signifié lavatory. D’ailleurs actuellement on voit toilettes partout ; en Finlande on l’écrit Toalette : c’est le terme français qui a prévalu. Lorsque nous disons à tort en français réhabilitation au lieu de restauration, c’est que nous utilisons le terme anglais rehabilitation.

La cuistrerie est vieille comme le monde. Horace dans ses satires se moquait des Romains qui mettaient du grec partout. Rabelais cite ce Limousin qui parlait « d’extase vénérique le long de la rive séquane » pour parler de promenade amoureuse le long de la Seine.

On utilise un mot anglais n’importe comment, sans en connaître le sens et évidemment le monde politique et médiatique est très friand de ce vocabulaire pour cacher son ignorance parce qu’il n’en connait pas le sens.

Pour défendre le français il faut respecter les règles de grammaire. La grammaire est le squelette d’une langue. Sans squelette il n’y a plus rien, Un animal sans squelette est un mollusque. Lorsque je vais à l’étranger, je suis horrifié de voir la chaîne de télévision francophone TV5 utiliser une langue horrible : on entend « Je sais pas, je veux pas », quand ce n’est pas « J’sais pas ». Les hommes sont souvent qualifiés d’un nom réservé jadis aux souteneurs. Pour dire empoisonnant on voit écrit en toutes lettres un terme laxatif que je ne me permettrai pas de répéter ici. C’est effrayant de voir et d’entendre cela. C’est pourquoi il faut absolument restaurer la noblesse de la langue française.

Et puis, quand on est à l’étranger il faut éviter de donner des leçons aux autres. Quand une charmante hôtesse vous dit : - Voici le clé de la mini-bar, ne pas lui répondre : on dit la clé, mais : Mademoiselle vous parlez français, c’est merveilleux . - Oh, un petit peu. - Je vous remercie. - Pas de quoi . Vous lui faites un large sourire. Elle est toute contente de montrer qu’elle parle français et, en plus, cela restaure la réputation de galanterie. Car d’aucuns disent que les Français deviennent imbuvables et ne sont plus que des Italiens grincheux. Il faut éviter cela.

Un exemple : Récemment je suis allé au-delà du cercle polaire au fin fond des forêts finlandaises. Il y avait un magasin de « souvenirs » pour touristes avec ours polaire qui les accueillait en allemand et en finlandais. Je suis entré, il y avait là une jeune fille parlant très bien le français. J’ai acheté quelques babioles et puis enfin l’ours s’est agité et a dit - Au revoir Monsieur, je vous souhaite un bon retour. Eh bien, c’est déjà pas mal. On parle français à 200 km au-delà du cercle polaire. Pourquoi ? Parce que l’on a essayé d’être aimable. Il faut redevenir aimable.

Et puis, je ne le dirai jamais assez, à l’étranger apprenez les sept mots magiques : oui, non, bonjour, au revoir, s’il vous plaît, merci, à votre santé. Vos hôtes seront ravis. Ce n’est rien.

Il y a un mois j’étais à Hong Kong. J’avais appris à dire merci en chinois. J’ai dit goï à la brave hôtesse, elle était ravie. J’avais respecté sa langue. Elle était prête à respecter la mienne. Le mieux serait d’apprendre 20 à 30 mots. Il n’y a pas que l’anglais pour correspondre.

La langue locale

Ça commence par le langage de famille. Chaque famille a son propre langage. On dit : Va chercher la cuillère de grand-mère, le couteau de l’oncle Jules. C’est un couteau qu’un oncle avait donné. Si vous allez chez le marchand un jour pour acheter une cuillère de grand-mère, il ne comprendra pas. Il y a donc des tournures famliales.

Ça continue ensuite par les tournures régionales. Elles sont tout à fait pittoresques. Je ne vois pas pourquoi s’en priver .Quand en picard vous dites que quelque chose est tout « rinfiché », ça veut dire qu’il est tout recroquevillé dans son coin. Dans le Midi on dit de quelqu’un qui est très malade et sort de l’hôpital qu’il est tout estranfiné. Ca veut dire ce que ça veut dire. Quand, dans le Sud-Ouest, un enfant monte aux arbres on dit « il est tout escamorlate », ça veut dire qu’il a un pied ici et l’autre là. En Suisse on dirait « ll est comme un crapaud sur un goulot de bouteille ». Toutes ces expressions sont très imagées. En breton un "frizir" est quelqu’un qui a le nez long, c’est quelqu’un d’extrêmement curieux. En bruxellois on dit d’un travail fait n’importe comment : « c’est fait à la bistanflute ».

Pourquoi se priver de ces expressions qui sentent bon le terroir ? Après tout, il n’y a pas que les poulardes truffées du Faubourg-Saint-Germain ; il y a aussi la choucroute et la ouillabaisse.

On raconte l’histoire de cette boulonnaise à l’exode qui s’était retrouvée à Marseille. Elle voulait laver sa chambre. En bonne picarde elle demande la wassingue. Qu’est-ce que c’est ? interroge la marseillaise. Quand celle-ci a enfin compris, elle dit : « Ma bonne dame, veus trouverez une estrasse dans la castouche ». En langage parisien elle aurait demandé la serpillière ; on lui aurait dit : « Vous trouverez un linge dans le débarras ».

Les langues régionales

Je me souviens avoir entendu à propos des apparitions de sainte Bernadette « La sainte Vierge a dit : je suis l’Immaculée Conception. Elle l’a dit cri gascon, ce français corrompu qu’on parle dans les campagnes ». Eh bien, je dis : non, non et non. La sainte Vierge n’a pas parlé un français de poubelle. La sainte Vierge a parlé l’occitan qui est le descendant d’une langue très vieille, la langue des troubadours, langue très honorable.

Je citerai les mots ni "eur” du latin "or" : labeur, odeur, fleur... Normalement amor aurait dû donner ameur. La terminaison en "our" vient de l’occitan. Le mot trouvère a donné troubadour en occitan. On trouve l’abbaye de Montmajour, Madame de Ventadour. C’est en occitan que l’on a le plus beau mot de la langue française, le mot amour, il ne faut pas l’oublier. Toutes ces langues ont un passé glorieux. Alors on dit : il y a ceux qui veulent casser le français avec les langues régionales. Je réponds : non. Ceux qui se servent des langues régionales pour casser le français ont déjà rejeté la France. Ils se servent de cela comme d’un autre motif. Un autre exemple Au calvaire de Guimiliau il y a un soldat parmi ceux qui entourent le Christ qui est tout le portrait d’Henri IV. Certains ont dit : C’est la réaction contre le colonialisme français. Pas du tout ! Les Bretons étaient Français depuis à peine 100 ans. En réalité les Bretons ont été ulcérés car Henri IV a changé trois fois de religion et ils l’ont représenté en soldat. Cela n’a rien à voir avec un anticolonialisme mais plutôt avec un esprit ligueur.

Autrefois quand Tino Rossi chantait en corse : La rondinelle, la Pucinella., ça n’ avait rien à voir...Quand, au cours des matchs de pelote basque, un joueur chante en basque, cela ne veut pas dire qu’il est membre de l’ETA. Quant à la chanson du rugby Se canto, que canto, canto pass per iou... il ne s’agit pas non plus d’une manifestation d’indépendance.

Toutes les langues sont faites pour s’enraciner et nous avons tellement besoin de racines actuellement. Comme disait la philosophe Simone Weil ; « Tout ce qui est enracinement est bon ».

En outre apprendre une langue régionale est un enrichissement, c’est comme apprendre une langue étrangère. Ce n’est pas rien, c’est compliqué, mais c’est toujours une aventure extraordinaire et cela aide à mieux parler sa propre langue.

" LE FRANCAIS EN PARTAGE " 105 rue de Tolbiac 75013 Paris Devant l’énorme demande d’ouvrages en langue française par des pays de l’Est, cette association récolte, trie et achemine tout stock de livres (invendus, rebuts, décès ...) Participez à la défense et l’extension de la langue française dans le monde. (0l 43 36 25 34)


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