PLAIDOYER POUR LES LANGUES REGIONALES
« Ce n’est pas toi qui porte la racine, mais la racine qui te porte », Saint Paul (Romains l l, l 8)
La question du nouveau statut de la Corse a déclenché une polémique bien dérisoire. Celle du statut des langues régionales. Le projet prévoit la nécessité d’enseigner le corse dès l’école primaire. Affolement général : pensez donc ! On voyait la Nation s’effondrant par pans entiers, en train d’éclater, mise en morceaux. La République était en danger. Enfilons en vitesse les hauts de chausses des sans-culottes pour défendre la Patrie en perdition. La reconnaissance d‘une langue régionale n’était que le prélude, ni plus ni moins, à la dissolution de la France elle-même. Déjà menacée par l’anglais, la langue française voyait s’ouvrir un nouveau front qui la détruirait inéluctablement : celui du réveil des langues locales. Il ne resterait plus qu’à ramasser les miettes de notre pays.
Et pourtant ! Quelle méconnaissance de la réalité France. Quelle méconnaissance de l’histoire des langues ! Quelle méconnaissance de l’histoire tout court... Mûri par le temps, « mon cher et vieux pays » comme disait De Gaulle est-il donc menacé par son Histoire elle-même ?
Qu’est donc le français ? Tout simplement une langue qui a réussi à en supplanter d’autres. Qu’est-ce qu’un parler régional ? « Une langue qui a eu des malheurs » répond Sainte Beuve. Le celtique qui ne s’écrivait pratiquement pas a été noyé par le latin dans un idiome nommé gallo-romain puis ultérieurernent le roman. Ce dernier prendra des formes différentes selon les régions : ainsi sont nés les dialectes. Et ceux-ci prendront diverses formes dans de petites collectivités naturelles comme un village. Ils deviennent alors des patois.
Mais de tout temps, langues, dialectes, ou patois n’ont été que les reflets d’une communauté de vie. Le choc du temps a divisé progressivement les parlers de cette entité, appelée de nos jours France, en deux tendances linguistiques principales. Les langues d’Oïl au nord, et d’Oc au sud. Ces mots se réfèrent à une manière de dire « oui » il y a 1500 ans ; mais peut-être aussi disent certains de désigner... une oie.
Ainsi se détachent des tendances qui excluent toute limite géographique précise. La transition entre le picard et le normand est douce. Et entre le normand et le fran-cien parlé en Ile de France de même. Les langues régionales ne se combattent pas, mais cohabitent notamment en littérature. Les langues d’oïl se distinguent comme plutôt orientées vers la communication et le commerce. Les langues d’oc sont plutôt utilisées des troubadours. Le sentiment national n’existe pas durant notre premier millénaire. La maturation se fera u !térieurement. Et la continuité des connaissances est assurée par l’écriture qui est latine.—
Avec les Carolingiens, l’histoire de notre pays se localise au nord de la Seine.
La Nation France
Le sacre d’Hugues Capet en 987 recentre l’exercice du pouvoir vers Paris. Hugues porte la petite cape des abbés laïcs de Saint Martin de Tours. Mais sa suzeraineté lui donne une apparence de pouvoir sur Ile de France. Il est un seigneur un peu plus puissant qu’un autre. Et l’unification de notre France aurait sans Louis XI probablement été réalisée autour de la Maison de Bourgogne avec comme capitale Dïjon.
Quarante rois vont en mille ans faire éclore notre nation France ou plus exactement l’idée de nation qui y est attachée. Mais la monar-chie n’est pas la dictature. « Le Roi en ses Conseils, le Peuple en ses Etats » écrivait Maurras. Le Roi est un fédérateur de républiques. Il est là pour exercer la Justice, assurer la défense intérieure et extérieure. Là s’arrêtent ses préroga-tives. Q n’a nullement la prétention de réglementer l’économie. Et les langues encore moins. Par commodité, l’Edit de Villers Cotteret (1539) édicté par François 1er impose l’usage du français pour la rédaction des actes officiels (jugements, actes d’état civil ou notariés). Il ne se positionne nullernent contre les langues régionales. La Nation Française se définit comme « religio et regio ». La religion et la région sont les espaces naturels d’épanouissement de l’homme. Or qui dit regio dit langue régionale. À tel point même qu’une région importante se définit précisément à partir du parler des hommes : la langue d’oc, le Languedoc. Villers Cotteret reconnaît la possibilité d’utiliser « le langage maternel ». Dans cette France décentralisée, tout était encore possible, Les hommes s’épanouissaient dans des collectivités naturelles dont la langue était un des éléments fondamentaux. L’Etat respectait les particularismes régionaux. Les regions faisaient allégeance à l’Etat,
Vint alors le cataclysme qui allait détruire la fibre même de notre pays. La République naissante se déclare comme « une et indivisible ».
Fluviose an II (27 janvier 1794). Il pleut sur la France. Un certain Abbé Grégoire, député conventionnel s’est singularisé dès la première séance de la Convention en déclarant « les rois sont dans l’ordre moral ce que les monstres sont dans l’ordre physique ». En ce jour il pro-nonça un discours « Sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser la langue française ». Tout est dit.
La République n’a certes pas besoin de savants. Elle n’a pas besoin non plus de langues régionales. Mais fallait-il les laisser vivre ? Or, c’est toute une richesse linguistique qui va disparaître.
Totalitarisme et République
La chape du centralisme va progressivement s’étendre noyant les hommes, les institutions, L’Etat régente tout, centralise tout, réglemente tout, impose tout, vend tout. Véritable pieuvre macrocéphale, il absorbe sans vergogne tout ce qui fait nos particularismes, nos identités. Par son emprise sur les citoyens,notre pays est actuellement le dernier pays stalinien du monde, Ainsi s’exprime le poète occitan Max Rouquette. Le jacobinisme a littéralement tué notre pays. Il a eu vocation, entre autres, à éradiquer les langues régionales. Or tuer une langue c’est détruire une partie du patrimoine de notre nation.
La République inscrivit sur le mur des écoles « Il est interdit de cracher et de parler breton . Et mes bons professeurs me collaient si j’avais le malheur de placer un mot de mon picard natal en faveur duquel j’ai publié ultérieurement des milliers de pages. Pauvre picard auquel la France doit toute une partie de son vocabulaire, de sa toponymie et surtout de sa patronymie. « Il n’est pas de pire crime contre un peuple que de vouloir lui supprimer la mémoire » écrivait Nietzsche. Or c’est ce crime qui se pérennise dans la destruction de nos Traditions. Les hussards de la République ont voulu « du Passé faire table rase ». Et nos « Messieurs » n’avaient plus que leur dialecte pour galvaniser leurs Chouans contre les colonnes infernales qui purgèrent la Vendée par le feu et le sang. Barère qui présidait la Convention pendant le procès de Louis XVI écrira que « le particularisme linguistique favorisait la Contre-révolution ». Un vrai langage d’instituteur du début du XXème siècle. En 1900 les curés flamands du Nord faisaient le catéchisme en néerlandais pour s’opposer à cette centralisation républicaine qui allait faire main basse sur tous les biens d’Église.
« Le centralisme démocratique » cher aux communistes a trouvé son humus dans le jacobinisme. Le communisme n’est qu’un avatar monstrueux de ce centralisme qui nous colle à la peau comme une tunique de Nessus. Il fait de la France la lanterne rouge de l’Europe en matière de décentralisation et le pays le plus imposé au monde. Il prétend nous voler notre passé, faire de nous des déracinés.
Au nom de la sacro-sainte unité nationale on a fait disparaître les langues locales. C’est une véritable hécatombe. Les Bretons bretonnants ne seraient plus que six cent mille à comprendre leur langue. Un cinquième de la population. Malgré les écoles où l’on enseigne le breton, cette langue tend à disparaître aidé en cela par la télévision instrument d’Etat ; lequel veille scrupuleusement à niveler les esprits. Le politiquement correct ne saurait supporter que le parler correct. Les dialectes sont faits pour les paysans attardés et ignares. Vivement la fourmilière. Totalitarisme de la pensée et de son expression qui prétend gouverner en supprimant les particularismes. Combien de temps encore endosserons-nous la soutane mitée de l’Abbé Grégoire ? La République rendra-t-elle aux Français le droit à la différence. « Si tu es différent de moi tu m’enrichis » disait Saint Exupéry. Du « politiquement correct » à Métropolis, il n’y a que quelques longueurs de couloirs.
Une ouverture de l’intelligence
Ayant plaidé pour ma langue locale lors de multiples conférences, je me suis trouvé souvent face à des V.I.P., des décideurs, dirait-on. La question qui était posée était toujours la même. « Vous nous parlez de votre picard. Mais à quoi cela peut bien nous servir à l’heure de la mondialisation de l’économie » . La réponse commençait toujours de la même manière. « Rendez-vous dons un mois. Après le patois, je vous donnerai une autre conférence dont le sujet sera : Qu’est-ce que le français ? » . Apologie qui eut toujours autant de succès que la précédente. Défenseur inconditionnel du picard, il est normal d’être un défenseur inconditionnel du français. Prenons de la graine chez les Québécois. Le panneau de signalisation routière « stop » n’est guère utilisé. Il est écrit « Arrêt ». On range sa voiture dans un parcage et l’on fait son magasinage (en France shopping).
Puis il fallait expliquer. Tout homme a le droit de s’épanouir dans une communauté naturelle qui lui est propre. Pour lui voler ce droit, on a fait disparaître toutes les Traditions qui faisaient la vie locale. Mgr Lefebvre expliquait un jour que lors de son installation à Econe la plupart des jeunes gens étaient habillés au quotidien en costume valaisan. Vingt ans plus tard, ils étaient tous en jeans et en blouson. Traditions qui disparaissent. Or quel plaisir était pour moi d’écouter discuter en patois les mémères à la borne-fontaine. Joie de vivre dont nous sommes définitivement privés. Mais plus encore l’usage d’une langue locale surajoutée à une langue officielle est un prodigieux moyen d’ouverture précisément à l’apprentissage et à l’usage des langues. Il se présente que ma famille paternelle, aussi loin que l’on puisse remonter dans le temps, est luxembourgeoise. Le dialecte luxembourgeois, devenu langue officielle était depuis toujours le moyen de communication au Grand Duché. Mais dès l’allemand sont appris à part égale. Si bien qu’à neuf ans un écolier possède déjà trois langues. En France, il en possède à peine une. L’usage d’une langue régionale apparaît comme une habilitation, une ouverture de l’esprit vers d’autres cultures. C’est ainsi que ce petit pays ouvert à deux cultures est devenu le plus prospère au monde.
Il est possible aussi de trouver une explication au stupéfiant développement de la Catalogne et des Iles Baléares. L’usage du catalan est un moyen idéal pour développer l’esprit. Il est une ouverture à d’autres mentalités et bien sûr un apprentissage à l’usage des langues étrangères notamment romanes et latines. Et qui pense, à part quelques hurluberlus qui représentent un cent millième de la population, que l’usage du catalan va conduire à l’indépendance ou à une séparation d’avec l’Espagne. Tout au contraire. Si on empêche les langues régionales de vivre, il ne peut en sortir qu’un ressentiment vis-à-vis de la mère patrie.
L’avenir appartient aux peuples qui résisteront à la mondialisation. Les autres disparaîtront. L’Europe - par delà ce que l’on peut en penser sur le plan politique - l’a instinctivement senti. En 1992 elle éditait au numéro 148 de la série des traités européens « La Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. En préambule il est écrit que « la protection de langues régionales ou minoritaires historiques de l’Europe dont certaines risquent au fil du temps de disparaître, contribue à maintenir et à développer les traditions et la richesse culturelle de l’Europe ». Et de fait cette charte tend à éviter la dissolution des entités nationales ou régionales dans un vaste magma, passage obligé vers la mondialisation.
Notre français se trouvera littéralement démuni contre l’anglais quand il n’y aura plus de langues régionales. Elles en sont la première ligne de défense, le rempart. Un des derniers espaces de liberté face au « centralisme démocratique ». L’« amour sacré de la patrie » et de la nation passe par celui de la terre natale, du terroir. Il nous appartient de méditer cette sublime pensée de Péguy :
« J’aime ma famille comme mon village ; j’aime mon village parce que j’aime ma province, et si j’aime ma province c’est que j’aime la France ».
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PLAIDOYER POUR LES LANGUES REGIONALES25 juillet 2008, par ledreff
Cette situation faite aux langues régionales n’est pas sans rappeler la situations faite aux chrétiens d’Orient qui , souvent se révèlent êtres les conservateurs ou révélateurs d’un état originel de pays et provinces soumis à une loi religieuse et linguistique (sacralité de l’arabe) commune, ainsi des coptes en Egypte , des chrétiens araméens en Syrie, Turquie, Irak, Iran, des arméniens , mais aussi de kurdes ou de kabyles et de berbère qui vont payer le prix fort. La République à sombré dans le monolithisme culturel comme d’autres ploient ailleurs sous le d’un monolithisme religieux ou idéologique de fer, le jacobinisme c’est un peu un wahahbisme laïc, un stalinisme sous les apparences du libéralisme. L’obsession du UN sous lequel tout doit se soumettre et ployer.
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As de Trèfle du n°26 au n°50
N°29
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