CORSE ET FRANÇAIS : LA DOUBLE APPARTENANCE
Un incident technique a empêché l’enregistrement de l’exposé d’André GIOVANNI lors du colloque du 18 Nov 2000 sur les langues régionales..Nous avons extrait des passages d’un entretien qu’il a eu sur Radio-Courtoisie d l’occasion de la présentation de son livre " Sur les chemins de l’âme corse" (Edit : Cherche-Midi)
IMPORTANCE DE LA LANGUE FRANÇAISE
Dans Santé Magazine il y a une chronique de Jacqueline de ROMILLY : La santé de la langue française. Pourquoi ? La maladie est un doute : on est inquiet. On ne sait pas où est sa voie. Or dans le domaine de l’esprit, de l’intelligence, pour reconnaitre bien sa voie, pour savoir bien décider, il faut avoir du jugement. Comment peut-on avoir du jugement, si l’on n’a pas la maitrise la meilleure qui soit de la langue française, de sa propre langue ? : le sens des mots, l’art et la manière d’agencer une phrase, afin que " ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement et que les mots pour le dire arrivent aisément". Donc bien concevoir pour énoncer clairement. C’est la vieille devise du classicisme.
Il était donc indispensable que dans Santé-Magazine il y ait une rubrique sur la langue française. C’est comme la laine et l’aiguille à tricoter. Eh bien, pour savoir tricoter, il faut au moins savoir manier la langue française. Comment peut-on sortir de l’ombre, des difficultés, du trouble, de l’incertitude d’une maladie physique, mentale, dépressive, des tentatives de suicide ou des crises où l’individu s’interroge sur son propre destin ? Que faire ou ne pas faire ?
Là ce qui est important, c’est d’avoir la possibilité d’une expression claire de son mal ; savoir l’exprimer. On commence alors à mieux voir les frontières entre le doute, l’ombre et la lumière. C’est une œuvre salutaire au premier chef. J. de ROMILLY l’a parfaitement compris avec une grâce merveilleuse.
LA FIERTE DE L’AME CORSE—
La profondeur de l’âme corse tient sur les hauteurs, sur les cimes. La vraie corse dans son essence, dans son secret, dans sa modestie et dans sa splendeur, elle est dans la montagne, parce qu’elle s’est préservée : elle a toujours su se préserver. Et la profondeur de Sauveur, quand je le mets en scène, qu’est-ce que j’ai dans— l’imagination ? Je l’ai dans les yeux, en le regardant, dans les narines en le sentant, car il y avait quelques fois l’odeur du fromage corse. C’était le vrai paysan, le muletier. Il avait aussi l’odeur du maquis. Il est dans sa spécificité totale.
C’est une fierté rebelle. Nous sommes le peuple de la fierté rebelle. La fierté,où se situe-t-elle ? Elle se situe dans le fait que du haut de nos montagnes nous avons le sentiment d’être ailleurs, non point au dessus, mais d’être sur un point qui permet de comprendre ce qui peut se passer dans les zones basses de l’humanité, alors que dans les plaines nous nous sentons balayés par beaucoup de choses qui nous sont étrangères .
Cette fierté rebelle, c’est la fierté d’appartenir à une tradition qui est totalement chrétienne, mais un christianisme qui est, comme partout ailleurs en Vendée, en Bretagne, qui a réussi à christianiser des éléments païens. Mais païen, ça ne veut pas dire athé, qui rejette Dieu. Au contraire, le vrai païen c’est celui qui a spontanément, instinctivement, naturellement, le sens du sacré.
Alors c’est le sacré qu’on peut voir dans les sources, dans le soleil, dans les arbres, le silence de la montagne. Ce sens du sacré, il se perpétue, nous l’avons toujours.
Moi-même, parfois, je perçois un signe. C’est totalement irrationnel. Mais ma rationnalité va jusqu’à accepter l’irrationnalité de choses de ce genre ......
UNE ENIGME
...On a dit que ce peuple est une énigme : on a de la peine à le comprendre aujourd’hui avec ses démêlées,les surenchères. On a cru définir la Corse comme une terre de contrastes : ce ne sont que propos de voyageurs pressés, surpris par la multiplicité de ses paysages. Celle-ci est balafrée de traits opposés ou de sentiments contradictoires jamais pleins : violence,mais douceur, méfiance mais hospitalité, culte des morts mais promptitude à tout quitter, vindicte, mais fraternité, individualisme farouche mais sens de la famille,versatilité mais constance paysanne,amour du faste et de la puissance, simplicité biblique, sensualité et stoicisme, irascibilité, mais humeur, réalisme mais mysticisme ; tout et le contraire de tout : l’étonnant est que l’émotion peut se succéder et vibrer dans la même minute selon les circonstances, les épreuves, les défis. Comment s’y reconnaitre ?
Pourtant les insulaires, où qu’ils aillent, sont identiques au premier coup d’oeil : des morphologies diverses, des grands, des petits,des blonds, des bruns, mais une allure, un dégagement immédiatement repérable. Cela depuis les origines, malgré le nord ou le sud, la mer ou la montagne, les départs, les exils, les retours. Si loin qu’il aille le corse emporte avec lui son village d’origine.......
ET LA FRANCE-
— Regardez cette pauvre France, sur le plan de l’espoir quotidien, mensuel,annuel. Comment ne pas être désespéré de notre France ? Mais il faut tout de même avoir un regard sur ce passé. Il faut s’enrichir de toutes les vicissitudes,de tous les drames de l’histoire de France. Elle a toujours survécu. Et dans la France j’inscris également la Corse. Je veux dire que l’histoire de la Corse a été la plus tragique qui soit. C’est une terre qui a connu toutes les invasions.....
Le problème corse, c’est d’abord un problème français. J’ai rencontré il y a quelque temps Gustave THIBON qui a fait la préface de mon livre. Il y a des analogies avec l’Ardèche. C’est un tempérament robuste. La terre n’y est pas très riche. Il y a beaucoup d’âpreté. Récemment Jean de VIGUERIE me disait en parlant de Sauveur : J’ai retrouvé totalement les vieux de mon Quercy.
Il faut méditer cette chose là. Car chaque homme appartient à l’universalité en tant qu’homme. C’est-à-dire être un animal raisonnable, disait Aristote. Mais en plus de cela et mieux encore, chaque homme a sa personnalité, son histoire, son individualité. C’est là sa richesse ; c’est la richesse de nos provinces. Et c’est la raison pour laquelle je ne vois aucune antinomie entre le fait d’être bearnois, être breton, être savoyard, corse et être totalement, complètement français.
Moi,j’aime la France ......
...J’ai dit que j’étais français à 150 %. Cela ne m’empêcherait aucunement d’avoir une complicité vivante avec la corsité. Il s’agit d’une fusion d’âme que j’éprouve pour être corse de langue française. Pourquoi 150 % ? Bien sûr c’est une boutade. Je constate avec infiniment de tristesse, de dépit que notre France n’est plus enseignée dans les lycées et collèges. La France commence à partir de 1789. Il y a eu des choses excellentes.Mais que diable, si j’ose dire. Cette rupture que l’on fait entre un passé dont nous dépendons toujours et qui est le passé de la France, qui est constitué dans le réel des faits avec l’originalité de toutes les provinces..
Le paradoxe, quand les nationalistes imposent la langue corse ou primaire, c’est que la langue corse est déjà matière à option au collège et ils n’apprennent pas cette langue. A 15 ans, ils savent que leur avenir est de parler italien ou anglais ou allemand.
UNITE ET DIVERSITE
... On risque de briser au nom d’une idéologie différencialiste ce qui a été une unité qui a porté sur des siècles La "République une et indivisible",Oui. Pourquoi pas ? Encore que, quand je me rapporte à ce que je vois sur les monuments aux morts de 14/18, de 39/45, je vois : "Mort pour la France " et non pour la République. Je veux dire par là que le côté charnel, concret, vivant, le réel, en tant qu’homme, la patrie charnelle de PEGUY, elle ne se comprend bien que quand s’incarne du spirituel en elle.
Or c’est la raison pour laquelle je souffre toujours quand on oppose une province à la France. Car on risque de voir cette opposition s’étendre à la Bretagne, à la Savoie. Je déplore que le seul recours, ce soit cette idée d’une république une et indivisible. Moi je m’en rapporte à cette réalité profonde. Il y a des richesses dans toutes les provinces. Il faut que toutes ces richesses, elles les gardent, elles les exhaltent. Je suis également Président de l’Académie des Provinces Françaises (après Paul GUTH). La France, ce sont les provinces françaises, c’est un bouquet : les fleurs qui sont en Corse,en pays basque, les roses de Picardie, tout ça c’est la France.
Alors ta République une et indivisible : moi je veux bien, mais à condition qu’elle soit faite d’abord pour respecter le charnel de la France, l’historique de la France. Cette France, il suffit de se promener : les monuments aux morts sont toujours à côté des églises. Et les églises, c’est en définitive le signe de la Croix et le signe de la Croix a toujours infusé à l’intèrieur des âmes, au cœur des âmes françaises, surtout auprès des plus pauvres - et surtout les plus petits - ce qui était indispensable pour vivre et survivre, et en même temps donner une ouverture sur quelque chose d’autre. Excusez-moi,la République, ni aucune formule politique, ne pourra le donner à sa place.
Moi, j’aime ma femme, j’aime ma famille, j’aime les miens et je suis capable de me faire tuer peur eux et je suis capable de me faire tuer pour la France. Quant à la République, en peut en faire ce que l’on veut. Dans le domaine de l’idéologie il peut y avoir d’autres idéologies qui peuvent s’aligner sous le nom de République. Je dis attention. J’ai une bonne opinion de la République, mais j’ai mon jugement qui est en alerte.....
Dans certains de nos villages, tous les noms sont de la même famille. C’est quelque chose qui nous bouleverse. Ces gens-là, qui sont morts pour la France, ne sont pas morts pour une utopie politique. Moi j’aime bien la République, dans la mesure où ça veut dire la chose publique. Mais dans cette chose, le mot le dit bien, il y a justement toute la réalité terrienne, toute la réalité provinciale, toute la réalité de l’héritage de ce qui est transmis par les nôtres. Il n’y a pas une seule famille corse - même sur le continent - qui n’ait souci de garder un petit bout de jardin,un petit local, pour pouvoir dire : ma famille, elle était là ! Je l’ai vécu cette chose-là. C’est cette
immense nostalgie qui habite tous les corses, où qu’ils soient. Ils ont ce besoin d’être fidèles à un héritage. Et ça, c’est aussi une leçon qu’on ressent. On a besoin de racines : le gout de la généalogie, de retrouver d’où vient son nom .....
(14.2.2001 &- )
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