Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

N°301 : Le familistère (1880 - 1968 )

octobre 2005

Après la désagrégation du monde du travail, engendrée par la Révolution, plusieurs tentatives s’efforcèrent de reconstruire un cadre de travail plus humain. “Le Familistère” représente une page de cette histoire sociale, qui ne manque pas d’intérêt. Car, même si certains côtés sont teintés d’utopie socialiste, beaucoup d’éléments rapprochent cette expérience de l’idéal corporatiste qui reste à réinstaurer à la lumière de la Doctrine Sociale de l’Eglise.

Jean Baptiste André GODIN ( 1817- 1888) C’est en 1840 à Esqueheries au cœur de la Thiérache dans l’Aisne qu’un ouvrier compagnon, J.B.A.GODIN installe un petit atelier de serrurerie, spécialisé dans les appareils de chauffage. Après un début d’apprentissage dans l’atelier paternel, son Tour de France de Compagnon de 1835 à 1837 lui fait découvrir le pénible labeur des ateliers, l’anarchie des salaires réglés sous la dure loi de l’offre et de -la demande, les horaires de travail de 4h. du matin à 10h.du soir et l’extension du prolétariat urbain. Il lui apprend aussi le respect des autres, le culte de la fraternité et le sens du devoir. Il découvre aussi les théories en vogue : le saint-simonisme, le communisme cabétien et bien d‘autres utopies. Un sursaut d’injustice et d’inhumanité l’amène à réagir et à s’intéresser aux questions sociales. Après deux ans passés encore dans l’atelier familial, dans cette Thiérache imprégnée d’un passé révolutionnaire - C.DESMOULINS, CONDORCET, BABEUF en sont originaires - il est attiré par un socialisme réformiste qu’il va essayer de mettre en pratique par l’organisation du travail, une répartition des fruits de la production et la recherche d’un mode d’association capital/travail. En 1840,il se marie, crée sa propre industrie pour mettre en œuvre son premier brevet de moulage mécanique de la fonte. Après sa découverte du fourriérisme en 1842, il transfère son entreprise à Guise avec 30 salariés. De la fabrication des poëles en tôle, il passe à la fonte et met le premier en application le travail à la chaîne. "Une condition me paraît indispensable, c’est de me consacrer presque tout entier à la partie industrielle pour la création réitérée d’objets nouveaux qui me laissassent toujours la supériorité sur les autres fabriques et même sur des contrefaçons auxquelles je ne pourrai peut-être me soustraire" (31.10.1847). Il sera élu à la Constituante en 1871 et restera député jusqu’en 1878. REJET DU COMMUNISME. D’emblée il rejette le communisme égalitaire que certains présentent comme un idéal de justice et de bonheur, car, pense-t-il, un régime d’égalité factice en arrive à s’opposer à la liberté individuelle. De plus il sacrifie l’individu à la masse. La nature est par principe inégalitaire et tient compte du mérite de chacun, de son intelligence, de ses capacités. La véritable égalité doit s’établir dans la proprotionnalité entre ces critères. C’est donc dans l’association qu’il faut trouver une formule de “proportionnalité” . C’est pourquoi il se sépare radicalement des théories d’Owen et de Cobet : " Dès que la communauté n’est pas, comme dans les sociétés religieuses, basée sur le renoncement absolu du moi, dès qu’au contraire elle a pour mobile le désir des satisfactions matérielles, elle est tellement contraire aux aspirations humaines.... "(Devoir,Tome XIII,P.321) De même il sera très réservé sur la doctrine de Saint-Simon, car « il n’a pas conscience de l’obstacle que l’égoïsme de classes en possession exclusive du pouvoir opposerait au gouvernement qu’il rêve » ( Id : P.257) DECOUVERTE DU FOURRIERISME. " L’idée phalanstérienne enfin résume toutes les aspirations les plus larges,les plus élevées et les plus généreuses de l’esprit humain. Elle respecte et protège toutes les tendances légitimes et sacrées du cœur. Elle développe et généralise les garanties dûes à la famille, à la propriété. Elle est enfin le moyen de faire passer dans la pratique les admirables préceptes de charité et d’amour enseignés par le Christ et que 18 siècles n’ont pu encore faire entrer au cœur de mes détracteurs. Voilà pourquoi je suis phalanstérien. “ (18.7.1848) Puis il se rapproche de V. Considérant. En 1853 il crée une filiale en Belgique. En 1854 germe l’idée d’installer un atelier de production au Texas, pour y instaurer des conditions de travail attrayantes, " loin de cette Europe où l’idée de gain sous tend toutes les activités professionnelles." II arrêtera cette expérience irréaliste en 1856, après avoir perdu le tiers de sa fortune. L’échec est dû à l’idéalisme fourriériste, qui a des idées préconçues sur la nature de l’homme. " Cette erreur fondamentale de sa doctrine repose sur l’idée qu’il a conçue que l’homme est ce que Dieu l’a fait, au lieu de concevoir que l’homme est un être progressif qui a charge de travailler à sa propre perfection et qu’il est ce qu’il se fait lui-même. " ( 18.4.1878) LA REALISATION. Tous ses efforts vont donc aboutir à la création en 1880 d’une Association Coopérative Ouvrière de Production, plus connue sous le nom de FAMILISTERE, contraction de Famille et de monastère, où il met en place un ilôt communautaire pour quelques centaines de personnes. C’est une synthèse des idées fourriéristes qui repose sur les principes de fraternité, de devoir et d’une philosophie teintée de religiosité déiste, une sorte de théosophie. Il entreprend entre 1859 et 1882 l’édification du PALAIS SOCIAL. Il s’agit d’un ensemble architectural très typique, composé d’appartements munis d’hygiène, de confort et de sécurité.. Autour d’une vaste cour commune quatre bâtiments de quatre niveaux, autour de laquelle s’ouvrent des logements bien éclairés, dotés de grandes pièces. Ils sont reliés entre eux par de larges escaliers et couloirs. Chaque étage est ceinturé d’une galerie intérieure de circulation. Il comportra à la fin 2.000 habitants pour 465 familles En même temps il crée : - une Caisse mutuelle de prévoyance maladie ( vieillesse, accident, pharmacie...) - un ensemble scolaire comprenant une crèche, une maternelle et l’enseignement professionnel - il organise une vie culturelle avec un théâtre, baptisé : "temple de la religion, de la vie et du travail" - une piscine - une bibliothèque - des salles de jeux et de sport...... - il organise des fêtes annuelles en faveur de l’enfance, du travail (1 Mai 1867) - il crée une coopérative de consommation comprenant, cuisine, charcuterie, restaurant.... Par ailleurs il teste un système de participation aux bénéfices et à la gestion de l’entreprise.. La propriété de l’entreprise passe progressivement aux mains du personnel par une formule d’actionnariat participatif aux bénéfices. Cette association coopérative durera 90 ans. En 1968 elle sera absorbée par un groupe capitaliste. Aujourd’hui les appartements ont été vendus et les œuvres sociales abandonnées. Tout au plus le complexe a été classé "monument historique", comme témoin du patrimoine culturel. Ce déclin d’une institution coopérative tient en partie aux statuts du personnel, fondé sur un système hiérarchique et aristocratique. En effet les membres étaient classés en : - Associés : avoir 25 ans d’âge et 5 ans d’ancienneté. Habiter le Familistère. Ils sont élus par l’ensemble des associés et éligibles avec participation aux bénéfices. -Sociétaires : 21 ans et 3 ans d’ancienneté. Membres désignés par le gérant - participation aux bénéfices -Participants : 21 ans + l an d’ancienneté. Désignés par le gérant. Participation réduite aux bénéfices. -Auxiliaires : sans condition d’ancienneté, mais licenciables. Participation très réduite aux bénéfices, mais bénéficient néanmoins des œuvres sociales. J.B.A.GODIN publiera plusieurs ouvrages : Solutions Sociales (1871) - Un Hebdomadaire : Le Devoir (1878) - La Mutualité Sociale (1880) - Le Gouvernement (1883) - La République du Travail ( 1888) SES IDEES SUR LE LIBERALISME : « Les économistes du laisser-faire, sans principes arrêtés, demandent la liberté pure et simple des ouvriers comme des patrons ; mais les hommes qui pénètrent plus profondément dans l’avenir, sentent que ce moyen est insuffisant et que la solution du problème des rapports entre salariés et patrons ne se trouve que dans l’accord des divers éléments de l’industrie »(Solutions Sociales P.306) « Au lieu de rester dans la sphère égoïste des intérêts matèriels, l’économie sociale s’élève à une conception morale d’ordre supèrieur ; elle démontre que l’intérêt général de la vie humaine est celui auquel tous les autres intérêts doivent être subordonnés » (Devoir T.I p.354) LA CONCURRENCE : « La concurrence industrielle est une des plus grandes plaies sociales qui existent dans les nations civilisées ; mais les économistes politiques, en la présentant au début comme un principe d’émulation, ont jeté un voile sur les maux et les désordres sociaux qu’elle engendre.... La concurrence, la spéculation, c’est la guerre entre les intérêts, c’est l’écrasement des faibles, c’est la lutte, la fausseté, le mensonge, transportés dans le champ de la production, avec toutes leurs conséquences ruineuses » (Rep p350) LES FEMMES : « La femme est destinée à jouir de droits égaux à ceux de l’homme et la vie sociale sera incomplète, imparfaite, tant que la femme ne sera pas comme l’homme affranchie de corps et de volonté, par les institutions »(Gouvernem. p.l23) « Sa fonction est équivalente à celle de l’homme ».(p. 115) LA FAMILLE : « Le mariage est un reste d’esclavage. C’est une apparence de propriété de deux êtres l’un sur l’autre. L’homme comme la femme sont deux êtres dont la liberté ne peut être aliénée que par un renversement des Lois de la Nature ».... « la loi elle-même a renoncé à considérer comme un délit les relations libres entre l’homme et la femme » .. « La liberté dans le mariage ne peut souffrir la moindre objection philosophique » ( L’amour au village) LA RELIGION ( laïque et déiste) : « Il faut, en fait de direction humaine, distinguer les cultes de la religion. Celle-ci réside dans l’observation des lois d’ordre universel ; les cultes sont d’invention humaine .... et font de la religion un instrument d’influence politique et sociale... (ainsi) l’Eglise abandonne son rôle : qui est ... de les conduire à l’accord et à la fraternité par la morale du Christianisme » ( République P.546) « Le ler article des statuts commence ainsi : "Pour rendre hommage à l’Etre suprême, source et principe universel de vie... »...« ils se terminent aussi par un appel à la tolérance religieuse... Oui c’est en vertu du sentiment religieux de l’amour du prochain, de l’amour et du respect de la vie humaine, de l’amour enfin de l’humanité et de son Créateur que le Familistère a été créé... » (7.1.1886)« L’œuvre anticléricale à accomplir c’est d’étudier ... comment ...célébrer la vraie religion » (Devoir T.V p.337) « La religion nouvelle ne se fondera qu’en fondant la solidarité sociale...La question religieuse est intimement liée à la question sociale ; elles ne trouveront pas de solution satisfaisante l’une sans l’autre » (Lettre 2.6.1876).... « le culte de la religion laïque...doit se traduire en institutions mutuelles et donner lieu à l’association des individus dans la commune, le département,la nation.., l’humanité... »(Devoir,P ; 178) LE SALARIAT : « L’appropriation individuelle de la richesse ou des choses nécessaires à la vie est un penchant naturel chez l’homme, tant que celui-ci reste enfermé dans les étroits horizons du chacun pour soi."... " L’accaparement de la richesse réduit d’abord le travail à la condition servile, puis à l’infèriorité sociale » (Gouvernement p.24) LA DEMOCRATIE POLITIQUE : « La légitime souveraineté est placée par la nature dans l’universalité des citoyens » ...« Un gouvernement reposant sur la souveraineté du peuple a besoin d’une constitution (qui) ... doit être le code promulgué des droits et des devoirs du citoyen, de la société et celui de l’organisation des pouvoirs » (Gouvernement p.151). « Le suffrage universel est la base sur laquelle doit reposer l’exercice de la souveraineté du peuple » ... « Le parlementarisme est un régime bâtard.. qui a fait de la souveraineté du peuple un instrument... sitôt exprimée (elle ) est usurpée par un pouvoir exécutif, qui devrait lui être soumis » (République p.146) L’ASSOCIATION : « C’est l’Association qui constituera le remède aux plaies apparentes de notre progrès industriel... Aucune difficulté ne s’oppose à la mise en pratique du principe de participation du travail et de la capacité dans les bénéfices de la production, conjointement avec le capital. »..... « L’industrie moderne a changé, par le salariat, la condition du travailleur en créant le travail libre ; l’industrie future doit réaliser, par l’Association, l’émancipation de l’ouvrier, en l’appelant au bien-être et à la propriété collective. » Solutions Sociales p.128) L’ASSOCIATION CAPITAL/TRAVAIL : « La liberté mettra les intérêts opposés en présence pour la revendication de leurs droits, mais ce ne sera qu’après avoir découvert la Règle de leur mutuel accord que l’apaisement s’établira »( S.S. p.306) "...« la grève s’attaque aux abus, aux effets.... Il est grand temps de remonter aux causes, de mettre fin aux abus de la réduction des salaires, de pénétrer l’opinion de cette vérité que le travail est la propriété des travailleurs., qu’à eux seuls il appartient d’en fixer le prix » (Répu. P.365) " « L’organisation vraie de la puissance sociale suppose.que les travailleurs soient constitués en Syndicats...et que le droit de régler les conditions du travail... leur appartienne, concurrement avec les chefs d’industrie.... Leur autonomie étant reconnue... la subordination du travail au capital sera effacée et ces deux éléments de la production seront placés sur un pîed d’égalité. » (Répu.p. l 3) LA MUTUALITE : « la richesse résultant du travail, c’est ce qui constitue son Droit individuel à la Propriété.... Le droit de propriété est donc corrélatif au droit du travail . » (Solutions Sociales, p.288) « Organiser la mutualité sur des bases nationales au profit des citoyens de tous âges et des deux sexes ....voilà un des premiers pas à accomplir dans la voie des réformes sociales... Effacer la misère par l’organisation de la mutualité nationale... est un acte d’équité et de restitution...La mutualité organisée dans l’atelier, la commune, le département et l’Etat et garantissant chaque citoyen contre la misère et le dénouement.... serait l’oeuvre de la politique convertie à un excellent socialisme »( Gouvernement p.348) LA FORMULE COOPERATIVE : « Le vrai socialisme n’est pas révolutionnaire, il est organisateur. » (République p.527) « Les sociétés coopératives ont pour objet de supprimer les intermédiaires entre le consommateur et le producteur. » (Mutualité p.64) « Le mouvement émancipateur des classes ouvrières doit se faire producteur : il doit organiser la coopération de travail ; d’industrie, de culture. Car le problème important n’est pas seulement d’associer les consommateurs, il est surtout d’associer les producteurs. » ( Devoir T.lV. p.530) DU FEDERALISME AU MONDIALISME : « (il faut) établir... la paix universelle par la fédération des nations entre elles et le règlement des intérêts internationaux par l’institution d’un congrés... » « Tous les hommes sont citoyens du monde... ;l’inauguration de la République dans toutes les nations européennes, tel est le fait fatal et nécessaire... » « La fédération des peuples deviendra une conséquence naturelle de ce nouvel état de choses.... ;la constitution des Etats-Unis d’Europe pourrait inaugurer la paix définitive sur le continent. »... « la liberté des échanges, l’abaissement de toutes les barrières qui s’opposent encore au libre développement du travail et de l’industrie, sont une oeuvre qui.doit- compléter celle de la paix. » En guise de Conclusion, on mesure à ces citations la hantise de J.B. GODIN pour rechercher de nouveaux cadres de travail sur la base de l’Association, mais aussi l’influence des utopies qui circulaient à l’époque. Il a réussi à expérimenter une économie sociale au sein de son entreprise. Au même moment, un autre industriel, Léon HARMEL, inspiré du catholicisme social, organisait les premières œuvres sociales dans son entreprise du Val des Bois. Mais, malgré leurs mérites respectifs, les faits montrent les limites de ces formules. Avec le développement du mondialisme, les effets néfastes du libre-échange et du socialisme n’ont fait qu’aggraver la situation. Rien n’est résolu. N’est-ce pas par oubli du fameux "Principe directeur" de l’union professionnelle mixte au niveau du métier ou de la profession, base naturelle de toute organisation sociale, comme l’ont si bien défini Léon XIII, Pie XI et Pie XII et leurs successeurs ?