PERMANENCE DU COURANT FEDERAL
Quand on a affaire à des idées, encore faut-il dire en quoi elles sont fondées. Sur la relation entre la France et les régions, il y aurait à prendre en considération à la fois le réel d’aujourd’hui et l’histoire. Pas l’histoire au sens monolithique et soviétique qui est souvent dispensé, mais une histoire qui prenne en compte les éléments constitutifs de la France. On s’apercevrait rapidement de la nécessité de modérer telle ou telle ardeur.
LA SUBSIDIARITE
La question des identités se pose forcément sous différents angles. Il y a déjà deux conceptions de l’Etat. On parle souvent de la rupture de 1789. Il faut remonter un peu plus loin à ALTHUSIUS et à BODIN. BODIN est le théoricien de la souveraineté et va alimenter l’idéologie française de la monarchie. Il est contesté par ALTHUSIUS, un rhénan, qui a réfléchi et défini le principe de subsidiarité. Il consiste à accepter l’idée, le principe qu’on s’occupe des affaires jusqu’à temps qu’on ne puisse plus le faire et où s’impose la nécessité de le faire avec d’autres ou de le faire à un échelon plus élevé. C’est une vision déjà contenue chez de grands penseurs de l’Eglise. C’est un principe de liberté qui sous-tend celui d’autonomie. L’autonomie, contrairement à ce que l’on entend parfois, ne veut pas dire séparatisme. C’est la capacité à faire. Ce que l’on ne peut faire tout seul, on le fait avec d’autres. Mais on ne délègue pas à une instance supèrieure ce que l’on peut faire tout seul.
LES PROCES EN SORCELLERIE
Cette question se pose depuis toujours. BODIN a instruit des procès de sorcières. Il est issu de ce monde de légistes qui voient la nécessité pour l’Etat de se substituer à tout le monde, énonçant ce qui est bien et ce qui est mal. C’est là une chose considérable, quand on sait que la persécution des sorcières n’a pas été une plaisanterie. Elle va du Pays basque au Rhin ; elle prend des formes particulières. On la voit en Angleterre, en Suède, jusqu’en Finlande. C’est quelque chose qui a traumatisé les européens. Elle correspond à des débats sur les identités religieuses et elle est vive sur les points d’affrontements. Elle est vive aussi dans de petites enceintes politiques, souveraines, où il y a confusion du politique et du religieux. Elle s’avive lorsque s’affrontent les tenants de la réforme et la tradition romaine. BODIN intervient avec ce sentiment. Il justifie ceux qui dénigrent l’identité première et pensent que l’instinct de tradition populaire relève de l’obscurantisme. C’est déjà l’idée des Lumières qui pointe chez BODIN, et donc tout ce qui est lié à la forêt, à la terre, mais aussi au sexe est suspect. Car les premières victimes des procès de sorcellerie seront des femmes : elles donnent la vie, on les soupçonne d’adultère. Il faut lire la prose des procès de sorcellerie., pour voir la similitude avec les procès staliniens,où on finit par avouer n’importe quoi. Nous sommes là chez BODIN
PERVERSION DE LA FONCTION ROYALE
Sans refaire l’histoire de la nation française, on ne peut pas l’imaginer comme une légende dorée. La France est un long effort. Lorsque nous approchons de la Fronde, nous avons un temps fort que personne ne cherche tellement à comprendre. La Fronde se termine par Louis XIV, ce que le professeur CORNETTI appelle l’avènement du droit de guerre. C’est pourquoi j’ai parlé de la perversion de la fonction royale.
Le règne de Louis XIV se termine comment ? GAXOTTE dit que c’est une catastrophe. Ce règne s’est terminé par la déportation, le nettoyage ethnique avec la révocation de l’édit de Nantes, qui va alimenter l’Allemagne et la Prusse des forces chassées de France. On va retrouver des imprimeurs, des intellectuels, des artisans aux Pays-Bas ; en Prusse ceux qui ont gardé une idée traumatisante de la Monarchie française
Il n’y a pas que cela. Il y a les famines, les misères dues à la guerre, ces querelles incessantes que le Roi lui-même conseillera à ses héritiers de reconduire. C’est ce qu’on appelle les guerres de réunion. Si vous parcourez la France, allez à Marseille : on vous expliquera comment Marseille a du résister à tel ou tel attentat du pouvoir central. Allez à Bordeaux, on vous dira la même chose. A Dunkerque, à Valenciennes. Allez à Strasbourg qui est ravagé en l681 avec 30.000 hommes de Louvois ( les mêmes qui ont commis quelques dépradations dans le Palatinat ) Rappelez vous les pleurs de la princesse Palatine, qui pleurait sur les ruines de châteaux incendiés,non par les sans-culottes, mais par les troupes du Roi de France. Et ces pleurs ne pouvaient pas attendrir l’auguste prince : le Roi Soleil
Pourquoi perversion de la fonction royale ? Parceque la fonction royale était dans la tradition franque et européenne une FONCTION DE JUSTICE. La fonction royale était un sacerdoce et non un rôle de colonel sud-américain. Le roi n’est pas le commandant en chef d’une armée qui commande une monarchie.
LE CENTRALISME DE LA MONARCHIE
Souvent on fait de la Révolution Française ou de Napoléon qui n’a rien arrangé les initiateurs du centralisme. Le centralisme commence déjà avant François ler qui donne déjà des signes. Il y a un symbole ; allez à Fontainebleau, qui est le véritable château de la Monarchie française. C’est là où toutes les têtes couronnées sont nées. Or que retiennent les français de la monarchie française ? Ils retiennent Versailles. Je simplifie et je vais choquer. Mais Versailles, dont on peut apprécier la beauté architecturale, c’est la volonté du monarque absolu, l’absolutisme, qui fait venir sous son aile afin de l’asservir toute l’aristocratie. Ca mérite réflexion. Car cela veut dire que la Révolution est déjà préparée. C’est l’absolutisme royal, cette déviation, qui engendre ce qui va suivre. Lorsqu’on arrive à la Révolution et qu’on prend les cahiers de doléances, ils ne veulent pas ce que l’on va faire, ce que les intellectuels, porteurs de robes et de perruques ont décidé.
Pour ce qui est de mon pays, l’Alsace, les parlementaires reviennent atterrés. Car l’Alsace est un peu plus compliqué ; elle échappe toujours à la loi “une et indivisible “. Elle a toujours son statut particulier et elle est toujours sous souveraineté française. On voit ses princes, qui sont des princes possessionnés, dire : mais ça ne va pas. Le cardinal de ROHAN, comme protagoniste malchanceux de l’affaire du collier de la Reine, est consterné. Car il y aura toujours dans les milieux politiques français des gens dont l’association intelligente des interêts français à ceux d’autres peuples européens constitue un motif de scandale. Et c’est déjà le cas à l’époque pour qui le mariage dynastique de Marie-Antoinette et du futur roi de France est destiné à en finir avec cette politique qui affaiblit à la fois la France et l’Autriche. Or l’affaire du collier s’inscrit dans une affaire de déstabilisation.
Je reviens au Cal de ROHAN, évêque de Strasbourg. Il se retire sur la rive badoise, dans l’Orthenau où il est évêque et prince et il le restera jusqu’au retour de Napoléon. Et qu’y fera-t-il ? Il y mènera la résistance. C’est près de lui que viendra le duc d’Enghien ; c’est chez lui que viendront se réfugier les amis du prince de Condé, qui lutteront contre les troupes révolutionnaires.
La Révolution, on le sait, va s’illustrer, par le système métrique et la création des départements, c’est -à -dire la subdivision statistique du royaume, faisant fi des "privilèges", qui ne veut pas dire passe-droits ; c’est la loi privée, ensemble de normes, qui se complètent, s’enchevêtrent et constituent la France vivante d’une société qui n’est pas qu’une société militaire. Avec les péripéties jacobines, on met tout au cordeau. C’est de là que vient la France "une et indivisible", exaltée par M.BARRERE, On veut égaliser les hommes, comme on taille les arbres au carré à Versailles.
On ne connait plus les personnes, on ne cannait plus les ordres, on ne connait plus les communautés. Le Roi avait déjà porté atteinte aux libertés avec les intendants, qui sont les précurseurs des gauleiters et des préfets. On passe d’une société organique à une société mécanique.
L’EGALITARISME EN APPLICATION
Nous n’avons pas à nous plaindre si nous souscrivons à ce schéma de mise au moule, qui est le précurseur de ce que sera le " modèle soviétique ".Et nous sommes encore aujourd’hui en proie au fantôme du soviétisme en France. Nous maintenons un certain nombre de théorèmes identiques, c’est-à-dire que tout le monde doit être pareil. On retrouve ce schéma à propos de l’école unique pour tous par exemple. On maintient la fiction de l’égalité : la loi doit être la même pour tous et en même temps on s’aperçoit que c’est l’iniquité. C’est le cas aussi avec le statut des fonctionnaires où le-principe d’égalité trouve ses limites.
Les français sont en adulation devant Louis XIV et Napoléon. C’est la mode de faire de Louis XIV le père de l’organisation, de la centralisation. Il est normal qu’il y ait un minimum d’organisation pour un royaume de 25 millions d’habitants. Mais supprimer le pouvoir municipal n’était pas une nécessité.
A vouloir tout contrôler, on finit par ne plus rien contrôler du tout. C’est l’antithèse d’un principe de vie, du principe de subsidiarité, d’une société organique. Si on veut tout contrôler, on finit par laisser des tas de choses dans l’obscurité. C’est ce qui est arrivé à Louis XIV qui a fini par laisser une monarchie à la dérive.
LE MOUVEMENT DES AUTONOMISTES
La chouannerie présente des aspects polymorphes. Si SOLJENYTSINE est venu aux Lucs, cela devrait donner à réfléchir. Relisez “La Rouerie” de Michel MOHR, qui nous replonge dans une ambiance de résistance. On ne peut pas le soupçonner d’obscurantisme, puisqu’il a fait ses armes en Amérique . La ROUERIE se bat au nom de quoi ? Pas seulement du Roi, il se bat au nom des Libertés.
La question est relativement claire. Il s’est passé quelque chose de thématique dans l’esprit des droites françaises. J’ai essayé de le cerner. lorsqu‘on prend la chute de Napoléon, la fin de l’Empire, on voit immédiatement fleurir des mouvements à droite ou chez les libéraux ; ce ne sont pas des héritiers des sans-culottes, du bonapartisme ou des futurs boulangistes. Ce sont des gens qui ont le sens de la communauté, le sens de la vie, des institutions et veulent permettre de faire revivre toutes ces cellules.
J’évoque dans le livre [1] la figure de GUERRIER DE DUMAS, que personne ne connait, nancéen. C’est un libéral chrétien, légitimiste, qui s’intéresse à son pays, la Lorraine . Quand il voit le spectacle de détèrioration de son pays, il rêve ; il voit le rapport entre identité ,communauté et histoire. Quand on sait ce qu’a été le passé, on ne peut pas imaginer ce qu’on pourrait être. C’est le système soviétique qui arase les mémoires. GUERRIER DE DUMAS va se lancer dans une restauration de la mémoire. Grâce à lui le palais ducal cesse d’être une écurie.
Vous avez l’exemple de GOBINEAU, de TOCQUEVILLE. Ils ont lancé une revue : "le réveil provençal". Leur manifeste est plein de vie.
Napoléon III, PROUDHON parlent du principe d’autonomie. Comment rendre vie à ce corps qui a été pressuré, écrasé par la Révolution et le carcan napoléonien. Napoléon I voulait que toutes les écoles commencent à la même heure. C’était peut-être bien pour la SNCF, mais il y a des variations de climat. Et on pourrait s’interroger sur le sens du système métrique : est-ce vraiment une mesure à taille humaine ?
IMPORTANCE DE LA LANGUE
La clé d’une identité c’est la langue. Prenons l’exemple de l’Algérie, une des clés du traumatisme actuel, c’est l’identité kabile. Les kabiles revendiquent leur identité berbérophone. Au moment de l’indépendance, l’Algérie est dans un état de plurilinguisme. On y parle l’arabe, le maghrébin, le français, le berbère, le maltais, l’espagnol... Qu’arrive-t-il ? Au nom du modèle soviétique, au nom du panarabisme, on décrète en 1962, dans la constitution algérienne, dans la logique jacobine, qu’il faut introduire l’islamisation de l’Algérie. On s’aperçoit qu’une des clés de la crise qui perdure en Algérie est là. J’alerte ceux qui ne veulent pas croire à l’importance de la langue.
Si on veut fabriquer des traumatismes, des handicapés mentaux, il faut continuer à imposer le monolinguisme. Moi-même, né en Alsace en 1943, je suis plus à l’aise dans ma francophonie, mais je ne me porte pas mal de pouvoir lire un peu de GOETHE dans le texte, de m’adresser à des personnes âgées dans leur dialecte, de traverser le Rhin et de parler ce dialecte de l’autre côté, d’aller à Bâle. Je ne vois pas en quoi le plurilinguisme empêche de maîtriser sa langue. En revanche, ceux qui hurlent au loup devraient être attentifs à ce qui se passe dans les écoles en France, compte tenu du traumatisme qui a frappé les jeunes générations d’algériens, qui ne savent plus où ils en sont. On leur a fait apprendre un arabe littéraire, enseigné par des professeurs venus d’Arabie Saoudite, d’Egypte ou de Syrie, une langue différente de celle qu’ils ont l’habitude de pratiquer. Malgré cela le plurilinguisme s’est développé. Mais le fond du problème, c’est quand on veut traumatiser une population, on lui interdit de parler ou d’accéder à une langue. Le fait d’accéder à plusieurs langues est un bienfait. Charles Quint disait : "Tout homme qui possède deux langues en vaut deux". Charles Quint s’exprimait en français et gouvernait un ensemble de populations hispanophones et germanophones. Dans l’empire ça n’a jamais posé de question. Le Prince de Ligne s’exprimait dans un parfait français. Pouchkine a commencé par parler français. C’est sa nourrice, qui parlait trançais, qui lui a appris le russe.
Le plurilinguisme est une source d’enrichissement. Encore faut-il que le "logiciel" soit préparé à apprendre. On ne sait plus apprendre à apprendre.
CONCLUSION
Pourquoi la droite est-elle troublée ? Je crois que la droite ne se pose pas la question fondamentale. Elle est constamment à la remorque des idées de l’autre camp. Il y a un chassé-croisé des idées. Comme elle sent que c’est la gauche qui s’est emparée de l’idée régionale, eh bien, du coup on veut jetter le bébé avec l’eau du bain.
C’est stupide de se caler en opposition de ce que propose la gauche. Les idées existaient avant qu’existent une droite et une gauche. Elles sont les éléments constitutifs des communautés, des identités ? Sans identité, il n’y a pas de communauté possible.
[1] "Aux Sources de la droite"- 20 auteurs sous la direction d’A.GUYOT-JEANNIN . Edit : L’Age d’Homme
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As de Trèfle du n°26 au n°50
N°36
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