Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

Entretien avec Benjamin Guillemaind

Un entretien donné à L’Esprit européen ou le jeu des questions réponses.
vendredi 15 septembre 2006

Benjamin Guillemaind est directeur du trimestriel « Hommes et Métiers », périodique de Sauvegarde et Promotion des métiers, et membre Fondateur de l’Alliance sociale des peuples et pays de France. L’entretien ci-dessous fut donné à la revue « L’Esprit européen », dont nous remercions le directeur, Maximilien Malirois, de son aimable autorisation de reproduction.

Question 1 : Pouvez-vous présenter brièvement l’Alliance sociale des peuples et pays de France ? Pourquoi cette appellation ? Réponse 1 : L’Alliance sociale est une association dont un des buts est la réforme des structures institutionnelles de notre pays à partir des corps intermédiaires qui composent le pays réel. La République nous a habitués à raisonner en termes d’individus et de partis politiques. Dès lors nous ne pouvons plus concevoir qu’une société puisse se construire hors de ce schéma. Pour nous, une société est une construction à étages où des personnes sont intégrées dans des groupes intermédiaires de caractère familial, professionnel, culturel ou local, qui s’articulent les uns par rapport aux autres selon le principe de subsidiarité, c’est-à-dire que l’organe de niveau supérieur n’intervient que pour aider l’élément inférieur. On peut définir cette conception qui s’inspire de la doctrine sociale de l’Eglise comme étant de type fédéral. Elle est en rupture radicale avec la condition jacobine, centralisatrice et uniformatrice qui additionne ou soustrait des individus sans tenir compte de leurs multiples identités qui se trouvent étouffées par la loi du nombre imposée à tous. Tous ces corps intermédiaires qui représentent les différents « peuples et pays de France » sont condamnés à vivre ensemble et à trouver une plate forme commune d’Alliance, comme dans un contrat de mariage, qui consacre l’unité de la famille française.

Question 2 : Quels sont les objectifs de l’Alliance Sociale des peuples et pays de France ? Sont-ils culturels ou bien politiques ? Réponse 2 : Ils sont les deux à la fois. Mais surtout pas au sens de parti politique dont nous rejetons la notion même. Le parti reflète essentiellement un concept idéologique. Alors que la réforme politique que nous proposons vise à rendre à ces multiples peuples (peuple des boulangers, des maçons, des peintres, des picards, des bretons, des pères et mères de famille...) leurs propres libertés d’organisation et de gestion dans les domaines de compétence de leur état de vie. Ils doivent retrouver leur souveraineté et leur autonomie annexées depuis deux siècles par le concept d’Etat-Nation et de République « une et indivisible ». Tous ces « états » retrouveront leur vitalité propre et un développement culturel qui renforcera leur identité, leurs coutumes, leur langage, leur style, leurs habitudes... C’est la multiplicité de ces cultures qui fait la richesse des peuples. Nous nous situons en réaction radicale au mouvement de mondialisation qui aboutit au mélange des peuples, au cosmopolitisme, au coca-cola et au mac-donald universel.

Question 3 : Que pensez-vous du régionalisme en général ? Réponse 3 : Le régionalisme n’est qu’un des aspects de la réforme politique à réaliser. Les idéologues de gauche qui ont compris une partie du problème ne sont pas logiques quand ils utilisent le régionalisme pour dissoudre l’Etat national. En préconisant l’Europe des régions, ils recréent en fait un Etat européen qui a tous les défauts du jacobinisme de l’Etat nation. Et leurs régions elles-mêmes sont entachées de tous les défauts du jacobinisme, dont ils n’arrivent pas à se détacher. L’application du principe de subsidiarité qui reconnaît la liberté et la souveraineté des corps intermédiaires nécessite des structures à tous les niveaux. L’échelon national ne doit en aucune façon disparaître. Nous refusons de tomber dans le piège de l’Europe des marchands et des idéologues. Nous préférons de beaucoup le régionalisme enraciné dans les cultures locales, dans la recherche de l’identité propre, un habitat spécifique, la mise en valeur de l’histoire, des traditions et coutumes, des chansons, de la littérature locale, des productions de terroirs.... Des réalisations comme le Puy du Fou, les loi Pasqua et Voynet qui remettent en valeur la notion de « pays » nous paraissent aller dans le bon sens.

Question 4 : En ce début de XXIe siècle, existe-il encore des « pays » en France et en Europe ? N’ont-ils pas été phagocyté soit par la déprime agricole et la concentration des exploitations, soit par la rurbanisation ? Les 350 pays qui ont façonné la France sont des structures ancestrales qui reposent sur des réalités locales concrètes. La Révolution les a fait disparaître dans sa vision d’une république universelle à réaliser. Elle contenait déjà le principe de la marche au mondialisme. La départementalisation a été une étape, comme la construction de l’Europe des régions en est une autre aujourd’hui. C’est pourquoi la politique de restructuration des « Pays » nous paraît la mieux adaptée pour revitaliser les cultures locales. On parle beaucoup de regroupement de communes. La commune doit rester la base d’une démocratie organique. Mais elle est devenue trop petite. Et la région, si elle est un échelon nécessaire, ne doit pas se considérer comme une nouvelle république une et indivisible. Nous insistons beaucoup pour que la philosophie sociale des élus s’inspire du principe de subsidiarité. Certes, l’erreur libérale que nous avons dénoncée 2 a abouti à la concentration des entreprises, aux multinationales, à la disparition de la paysannerie, des cultures de terroir pour une agriculture productiviste, à la disparition de l’artisanat, à une économie industrialisée, dont on mesure les méfaits. La réforme politique ne peut réussir sans une réforme économique qui tourne le dos radicalement aux thèses libérales et socialistes, aussi néfastes l’une que l’autre. C’est un autre objectif de l’Alliance sociale.

Question 5 : Afin de résoudre le problème corse, le gouvernement de Lionel Jospin propose d’accorder une véritable autonomie à l’Ile de Beauté et propose un enseignement en corse en primaire. Vos impressions ? Exigez-vous la même chose pour les autres régions françaises ? Les peuples de France sont condamnés à vivre ensemble. Nous rejetons toute velléité d’indépendance et de séparatisme. Mais l’autonomie n’est pas l’indépendance. C’est la reconnaissance d’une patrie commune et, à l’intérieur, de droits spécifiques reconnus à des communautés restreintes. L’unité n’est pas l’uniformité. Elle repose sur l’adhésion à des valeurs communes. Historiquement, l’unité française s’est fondée sur des valeurs spirituelles, exprimées dans le décalogue. Sur tous les monuments aux morts, des savoyards, des corses, des bretons...sont inscrits comme « morts pour le France ». Beaucoup ne parlaient pas le français, mais avaient conscience d’appartenir à une grande patrie et de défendre les mêmes valeurs qui constituent le Bien commun National. Lionel Jospin va dans le bons sens en proposant un statut particulier pour la Corse, comme il en existe pour l’Alsace ou pour Wallis et Futuna, sans que cela pose problème. Mais il ne règle rien et sera confronté demain aux mêmes difficultés avec d’autres régions. C’est l’ensemble des institutions françaises qu’il faut repenser dans une optique fédérale. C’est un faux débat d’opposer langue française et langues régionales. Le français s’est toujours nourri des patois et langues locales. Comme celles-ci ont été détruites par la Révolution, le français est aujourd’hui envahi par l’anglais et un sabir informe, qui ne servent que des intérêts économiques. On est aux antipodes de la vraie culture populaire qui enracine et enrichit les communautés par des coutumes, des traductions, une histoire locale. C’est à chaque région de décider de la nécessité d’apprendre la langue régionale. Pour certaines régions, cela répond au besoin de marquer une forte identité, qui ne s’impose pas forcément pour d’autres. D’ailleurs si la liberté scolaire était rendue aux familles et aux établissements, comme nous le souhaitons, tout serait résolu.

Question 6 : La France va bientôt fêter vingt ans de décentralisation administrative. Vos impressions sur les lois Defferre et leurs conséquences ? La loi Deferre a effectivement déconcentré l’administration centrale très parisienne. Ainsi la gestion des locaux scolaires a été prise en charge par les régions. Mais elle n’a pas réalisé la véritable décentralisation de l’éducation nationale qui reste monolithique. Les parents n’ont toujours pas le choix de leur établissement. Les écoles n’ont pas le choix de leurs programmes ni de leurs méthodes. La lecture globale et les maths modernes sont pratiquement imposés partout. On en connaît les conséquences. Les Belges, par exemple, qui ont instauré la pratique du bon scolaire, ont rendu leur liberté aux familles et réalisé une véritable décentralisation. C’est ce retour global a toutes les libertés que nous souhaitons dans le domaine de l’enseignement, de la santé, de l’économie, de la vie locale...

Question 7 : Etes-vous favorable au fédéralisme ? Les accords de Matignon sur la Corse sont-ils, pour vous, le commencement d’une future République fédérale française ? Il y a trois modes d’application du fédéralisme : 1) Les décisions proviennent du centre qui dispose de l’autonomie du pouvoir. L’Etat fédéral a des pouvoirs renforcés par rapport aux Etats fédérés. 2) Le pouvoir légitime provient des Etats fédérés qui tranfèrent ou reprennent une partie de leurs pouvoirs. Chaque Etat a une identité concrète autonome. 3) Ni l’Etat fédéral, ni aucun des Etats fédérés n’exercent une plénitude de pouvoir ou une prééminence. En cas de conflit, il n’y a pas de primauté de compétence. Le fédéralisme peut s’appliquer à tous les régimes, l’Allemagne, la Suisse en sont de brillantes illustrations, comme les Etats Unis d’ailleurs. Même nos monarchies les plus absolues (on pense à Louis XIV) reconnaissaient le droit des corps intermédiaires à avoir des lois privées, des « privati leges » (des privilèges). La République française, par sa nature propre, répugnera toujours à reconnaître ces autonomies. La reconnaissance des autonomies et des souverainetés doit aller beaucoup plus loin que les structures régionales. Le fédéralisme est une conception d’ensemble de la société. Jean Paul II l’a fort bien exprimé dans Centesimus annus et Laborem exercens : « Le caractère social de l’homme se réalise dans divers groupes sociaux intermédiaires qui ont leur autonomie propre... Une des voies pour parvenir à cet objectif pourrait être d’associer le travail à la propriété du capital et de donner vie à toute une série de corps intermédiaires à finalités sociales, économiques et culturelles ; ces corps jouiraient d’une autonomie effective... L’Eglise défend les différentes organisations sociales et les nations, réalités qui jouissent toutes d’un domaine propre d’autonomie et de souveraineté. » Proudhon l’exprimait autrement : « Souveraineté du peuple partout et toujours. Souveraineté de l’homme pour tout ce qui est de l’individu. Souveraineté de la commune pour toutes les choses de la commune. Souveraineté des pères et mères de famille pour tout ce qui est de la famille. Souveraineté du producteur pour tout ce qui est du travail, du commerce et de l’industrie. La grande majorité des républicains, même démocrates, même socialistes, n’entendent point ainsi la souveraineté, nous dénonçons la sincérité des institutions démocratiques, c’est-à-dire la distribution à l’infini de la souveraineté » (Carnet III). Dès lors, l’élection des représentants de chaque communauté n’est plus un abandon de pouvoir à l’Etat central, car l’élection confère au député un mandat impératif. Celui-ci est alors l’avocat des intérêts de ses mandants, et non plus le représentant de la « nation ». En 1969, le Général de Gaulle avait proposé une Constitution où le Parlement était le reflet du pays réel. Il est le seul chef d’Etat qui ait osé s’attaquer au parlementarisme, cause de notre décadence. Aussi a-t-il eu tous les parlementaires contre lui. Ils ont senti qu’allait s’introduire dans la vie politique une race d’hommes au courant des réalités économiques et sociales...et ils l’ont rejeté. Il faudra bien un jour y revenir.

Question 8 : Quel regard portez-vous sur la question basque ? Et sur la possible réunification de la Loire-Atlantique à la Bretagne ? C’est essentiellement aux Basques à gérer leurs propres affaires, en application du principe de subsidiarité, qui est la grande règle d’organisation des sociétés. C’est à chaque région à définir ses propres lois dans la limite de ses compétences et de ses possibilités. L’Etat national doit se limiter à assurer le Bien Commun National. Cela concerne essentiellement la Justice, la Paix intérieure, la Défense Nationale. Historiquement, la Loire Atlantique fait partie de la Bretagne. C’est évident. Comme la Normandie doit être réunifiée. Les technocrates raisonnent toujours en idéologues, hors du concret. Ils ont bâti des constructions artificielles qui sont incohérentes.

Question 9 : Que vous a inspiré le débat sur la Charte européenne des langues régionales et minoritaires ? Chez les jacobins de gauche comme de droite, la Charte des langues régionales est apparue comme un épouvantail et un outil de dissolution de l’unité nationale, une atteinte à la langue française. Il faut la prendre pour ce qu’elle est. Dans la mesure où elle permet un réenracinement identitaire, cette charte est positive. D’autant plus que les Etats nationaux n’ont pour obligation de n’adopter que 35 articles sur 99, qu’elle ne s’applique qu’aux véritables langues reconnues comme telles, à l’exclusion des langues des migrants. Il est précisé aussi que leur apprentissage ne doit pas se faire au détriment de la langue nationale. Le second colloque de l’Alliance Sociale avait pris pour thème : « Langues de France et langue française. » Les exposés présentés constituent la base d’une doctrine en la matière. « Les dialectes sont des miroirs plus fidèles, plus spontanés, peut-être même les aînés du langage intérieur qui précède tout fait linguistique... les pètes dialectaux sont appelés à être les gardiens les plus proches des saines sources » disait Pie XII le 13 octobre 1957.

Question 10 : Comment expliquez-vous le réveil des revendications régionalistes en Europe occidentale (Flandre, Ecosse, Catalogue, Savoie, Italie du Nord, etc...) ? Les réveils régionalistes sont souvent à l’origine des réactions identitaires saines. Les vendéens en 1793 furent les premiers à se lever en masse pour défendre leurs libertés menacées par le jacobinisme révolutionnaire qui voulait leur imposer sa religion. Aujourd’hui, ils reflètent davantage une réaction contre la mondialisation. Mais comme ils n’ont souvent pas de doctrine très élaborée, ni une conception d’ensemble de la société, reflétant une philosophie de l’homme dans ses origines et sa finalité, ils sont facilement manipulés par des groupes de pression économiques et financiers qui les poussent à des actions violentes en vue de créer plus rapidement une Europe des régions qui abolirait les souverainetés et les entités nationales. Ils font ainsi le jeu du mondialisme. C’est pourquoi l’Alliance Sociale reste prudente avec les mouvements régionalistes qui souvent se servent de la légitime aspiration populaire à retrouver ses racines pour véhiculer une pensée marxiste et recréer à l’échelon des régions un nouveau jacobinisme. Elle est également très circonspecte avec le courant libéral qui plaide également pour les libertés régionales, mais qui, avec le libre échange économique, conduit inéluctablement à la disparition des frontières et des souverainetés nationales que nous souhaitons, au contraire, renforcer en protégeant les économies locales.

Question 11 : Et que vous inspire le « souverainisme » national français ? Le souverainisme s’accroche au dogme révolutionnaire de la « République une et indivisible » pour sauver ce qui reste de la souveraineté nationale. C’est son côté sympathique. Mais il est pris au piège des idées que la Révolution a elle-même mises en place. Il consolide une conception fausse de l’Etat-Nation qui s’est construit sur l’abolition des corps intermédiaires et la déification de la Nation. Le suffrage universel ne connaît que des individus sans tenir compte de leurs multiples identités. Rappelez-vous la loi Le Chapelier : « Il n’y a plus de corps intermédiaire. Il n’y a plus que des individus et l’Etat ». C’était la première étape vers la mondialisation. L’article 3 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1989 reprend le même principe. Le souverainisme est donc une impasse.

Question 12 : Que répondez-vous aux souverainistes français quand ils accusent les régionalistes de vouloir jouer Bruxelles contre Paris ? Maints exemples ne montrent-ils pas que la technocratie bruxelloise est toute aussi centralisatrice que la parisienne (uniformisation des plaques d’immatriculation, suppression des marchés locaux pittoresques, etc...) ? N’est-ce pas là un risque, pour le régionalisme, de tomber de Charybde en Scylla ? Le principe de subsidiarité doit s’appliquer à tous les niveaux. Les institutions européennes sont en effet aussi centralisatrices et jacobines que l’est la République française, parce que Giscard d’Estaing et Jacques Delors en ont donné dans le traité de l’Union européenne de Maastricht une définition totalement inverse de celle de Saint Thomas d’Aquin, d’Althusius et de Pie XI dans Quadragesimo anno, qui privilégie la structure intérieure que les éléments de niveau supérieur doivent aider, sans vouloir les absorber. C’est d’ailleurs ce qui fait la force d’autres Etats fédéraux, comme l’Allemagne ou la Suisse, qui défendent beaucoup plus les intérêts internes de leurs « Etats » et octroient aux niveaux régionaux de plus grandes libertés. En France toute initiative est paralysée par une administration totalitaire et l’Etat national qui étouffent tout dynamisme.

Question 13 : Avez-vous la fibre européenne ? Bien sûr ! Mais nous donnons la priorité à l’unité spirituelle avant l’unité économique. L’apogée de l’Europe, ce fut le Moyen Age avec les échanges entre des universités florissantes, la construction des cathédrales, les structures des métiers qui véhiculaient les techniques les plus avancées pour l’époque. Et surtout une structure politique confédérale. Nous reprenons volontiers ce que disait Proudhon dans « Le principe fédéral » : « L’Europe serait trop grande pour une confédération unique ; elle ne pourrait former qu’une confédération des confédérations ». L’Europe ne peut être qu’une union de familles de familles.

Question 14 : Si oui, placez-vous votre combat en faveur de l’identité régionale dans une perspective européenne ? Sinon pourquoi ? La construction européenne est une nécessité. Mais nous pensons qu’il faut prioritairement recomposer d’abord la France avec des structures fédérales. Cette nouvelle configuration renforcera les attributs de la souveraineté nationale dans ses fonctions régaliennes. On pourra dans un deuxième temps travailler à une construction européenne cohérente.

Question 15 : Huit ans après l’adoption du traité de Maastricht, quelques années après la ratification du traité d’Amsterdam et après le calamiteux sommet de Nice, quel bilan faites-vous de la construction européenne ? Rien n’est jamais blanc-blanc, ni noir-noir. Le résultat global s’avère désastreux. De nombreux pays cherchent à se soustraire aux obligations communes. Le libre échange a montré sa malfaisance avec les frontières passoires pour la vache folle, les farines contaminées, mais aussi les migrations de population et les trafics en tous genres. Le drame yougoslave a mis en lumière notre dépendance des Etats-Unis. Des franges importantes de population vivent en dessous du seuil de pauvreté, tandis que se bâtissent des fortunes colossales. En revanche, de saines réactions apparaissent : la plupart des pays eyuropéens ont reconstitué des structures fédérales ; une prise de conscience populaire apparaît pour se recentrer sur des économies locales : le développement de l’agriculture bio, les tentatives de création de monnaie locales avec les SEL (Systèmes d’échange locaux), la vie provinciale reprend vie... Tous les espoirs sont encore permis.

Question 16 : Quelle doit être la priorité de l’Union européenne : l’approfondissement, c’est-à-dire la réforme de ses institutions, ou bien l’élargissement aux Etats candidats ? La construction européenne n’est pas la préoccupation première de l’Alliance Sociale. L’Europe ne peut fonctionner que sur un équilibre entre deux Etats forts : la France et l’Allemagne. Celle-ci est en position de leader, à côté d’une France faible, paralysée par ses institutions jacobines. Il faut donc travailler en priorité à cette recomposition. Ce n’est pas en élargissant à l’infini l’Europe que l’on résoudra le problème. C’est la politique des « mondialistes » qui veulent brûler les étapes pour hâter l’avènement d’un gouvernement mondial qui gouvernera le monde, organisé en une multitude de provinces. Nous récusons le processus.

Question 17 : Pour vous, où s’arrête le continent européen ? Aux marches orientales de la Pologne ? A l’Oural ? Au détroit de Béring ? La Turquie est-elle européenne ? A-t-elle vocation à rejoindre l’Union européenne ? Et la Russie ? La formulation de votre question sous-entend une conception monolithique de l’Europe, comme un ensemble uniforme et homogène. Il est facile de cerner des territoires insulaires comme l’Afrique ou les Amériques. Mais où s’arrête le continent européen ? Par extensions successives, on peut l’élargir jusqu’à la mer de Chine. La conception de l’Etat-nation, héritée de la Révolution française, nous a habitué à concevoir des Etats aux contours étanches à l’intérieur desquels s’applique une loi unique, imposée autoritairement par une majorité et appliquée par une administration totalitaire. C’est justement l’intérêt du principe fédéral de permettre une variété infinie de statuts particuliers, de conventions, d’unions, d’accords entre ces « Etats ». La souplesse du fédéralisme, sans aller jusqu’à l’intégration dans une vision européenne étanche, autorise des contrats bilatéraux avec des pays limitrophes comme la Turquie. Si nous voulons recomposer la France sur cette conception décentralisée, il convient d’envisager la construction de l’Europe sur le même schéma. Pour prendre un exemple, l’Empire français a connu au siècle dernier des formules allant de l’intégration des trois départements français d’Algérie aux comptoirs des Indes, en passant par les colonies et des pays sous protectorat, comme la Syrie ou le Liban. Rappelons aussi qu’il y eut durant près d’un siècle un royaume franc de Jérusalem. Si l’on admet que l’Europe depuis son origine a fondé son unité spirituelle et culturelle sur l’adhésion aux valeurs de la civilisation chrétienne et que c’est grâce à cette assise qu’elle a pu être le phare du monde et à la pointe du développement et du progrès, on comprendra le danger d’y introduire des pays fortement marqués par des conceptions différentes sur l’homme, la femme, la propriété... On voit par exemple en Algérie et en Afghanistan à quels désastres irait l’Europe, elle qui a toujours au cours de l’histoire su préserver son identité, comme à Poitiers ou à Lepante. Nos technocrates et les puissances financières qui mènent le jeu veulent à tout prix construire une Europe économique sans limites, pour satisfaire leurs intérêts. Nous pensons qu’une fois reconstituée une France fédérale solide, il conviendra de constituer le noyau dur de la petite Europe jusqu’à la ligne Oder-Neisse. Ensuite par cercles concentriques, adjoindre par des formules souples d’autres ensembles, comme les peuples slaves, jusqu’à l’Oural et à Vladivostok, qui ont droit eux aussi à des autonomies et à des souverainetés reconnues, sans être systématiquement « intégrés » à une Europe trop vaste pour être une construction durable.

Question 18 : Par l’affirmation péremptoire des entreprises transnationales et l’accroissement des migrations intercontinentales de peuplement, la mondialisation ne représente-t-elle pas une menace pour les identités régionales, nationales et européenne ? Justement ceux qui accélèrent la mondialisation, par le développement effréné des multinationales, le libre échange et la libre circulation des hommes, des marchandises et des capitaux, menacent les identités régionales et nationales. C’est pourquoi tout ce qui peut réenraciner les hommes et développer les économies locales va dans le bon sens. La philosophe Simone Weil disait : » l’homme vit dans de petites communautés ». Nous avons perdu la taille humaine.

Question 19 : Vous sentez-vous proche du combat de José Bové contre la « MacDomination » ? La « culture » américaine ne menace-t-elle pas la diversité » culturelle de notre continent ? José Bové a raison de s’attaquer à la culture du coca-cola et du Mac Donald. Mais il ne propose aucun projet politique. Son action ressemble à une jacquerie. Il dénonce les effets, sans s’attaquer aux causes, ni aux causes des causes. Il joue un peu trop la carte anarchique sans une idée directrice constructive. On sent un peu chez lui l’influence marxiste qui manie habilement la dialectique : pauvre contre riche, globalisation d’une internationale des pauvres contre l’internationale des riches, audience qui lui accorde le système. S’il a compris certaines choses, il n’a pas tout compris, et sûrement pas l’essentiel, notamment la création monétaire qui est passée progressivement à 95 % aux mains des banques. « Donnez moi la possibilité de créer la monnaie, disait Amshed Rotschild, père de la dynastie, et je me moque bien de qui fait les lois. » Le pouvoir politique est aujourd’hui entre les mains du pouvoir financier. « La Révolution, disait Henri Charlier, a retiré aux artisans la propriété de leur métier pour la transférer aux hommes d’argent. » Il faut rendre à la Banque centrale le monopole de la création monétaire, sans intérêt. Tant que les professionnels n’auront pas compris qu’il faut rebâtir une économie sociale autour de leur métier, répartir la valeur ajoutée par l’application du crédit social, constituer leur propre banque professionnelle et autogérer des organisations professionnelles mixtes comprenant patrons et salariés, ils resteront dans le schéma révolutionnaire du libéralisme et du socialisme, qui débouche sur la société concentrationnaire dont nous voyons se développer tous les méfaits sous nos yeux, civilisation du fric, du sexe, destruction de l’environnement, violence, perte des valeurs, drogue, suicide.... Ces objectifs économiques et sociaux sont essentiels dans l’action de l’Alliance sociale et ont fait l’objet de plusieurs études et ouvrages de personnalités qui collaborent à cette mise en œuvre 2.

Question 20 : Le déclin de l’Europe est-il irrémédiable ? Non, à condition que l’Europe retrouve son âme.

Question 21 : L’Alliance sociale des peuples et des pays de France a-t-elle des contacts avec d’autres associations régionalistes (ou fédéralistes) françaises et / ou européennes ? Oui, l’Alliance sociale entretient des rapports avec des personnalités et des mouvements qui ont des aspirations similaires, et qui se réfèrent à la même philosophie fédéraliste, mais qui se sentent isolés. Ces mouvements ne sont pas seulement « régionalistes », stricto sensu, mais touchent les problèmes familiaux, professionnels et monétaires. Nous ne sommes pas un mouvement politique classique. Nous fonctionnons beaucoup plus comme une agence de liaison, un centre de réflexion, une école de pensée qui veut approfondir les sujets, un lieu de rencontre et de coordination. Notre bulletin, l’As de trèfle, est plus un cursus de formation, un outil, qu’une revue magazine. Le colloque de 2000 avait abordé le problème des langues. En 2001, le 17 novembre, à Paris, le thème fut « Quelles structures fédérales pour la France ? » IL réunira notamment une table ronde sur les libertés locales, avec des représentants de cinq mouvements fédéralistes. Nous avons par ailleurs sélectionné une vingtaine d’ouvrages, anciens ou récents, qui reflètent ces références doctrinales. Nous tenons beaucoup à la formation. Nous croyons beaucoup plus à la qualité des hommes qu’à leur nombre.

Benjamin Guillemaind


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