Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

Personnaliste et fédéraliste, Le monde d’Alexandre Marc

samedi 17 juin 2006 par Janpier Dutrieux

Locomotive intellectuelle incontournable du groupe des "non conformistes des années 30", Alexandre Marc reste méconnu du grand public. Sa pensée influença pourtant les grands changements du siècle dernier et instruit notre avenir.

Qui était Alexandre Marc ?

Alexandre Marc, né Aleksandre Markovitch Lipiansky, à Odessa, le 19 janvier 1904, est le fils d’une riche famille juive de Russie, exilée en France et en Allemagne, après la Révolution d’octobre. Il quitte la Russie en 1918 et émigre avec ses parents en 1919 en France où il suit des études de philosophie et de sciences politiques. Il séjournera ensuite à plusieurs reprises en Allemagne entre 1925 et 1930.

Alexandre Marc fit partie et fut à l’origine de plusieurs groupes intellectuels communément appelés « les non-conformistes des années 30 », avec Robert Aron, Arnaud Dandieu, Denis de Rougemont, Max Richard, Jacques Ellul, Emmanuel Mounier. Il participa aux débuts d’Esprit et surtout à l’« Ordre nouveau ». Dans ce long travail de gestation prit forme le fédéralisme global, personnaliste, révolutionnaire et proudhonien qui a l’ambition de dépasser les idéologies « statonationalistes » (jacobines), libérale et socialiste. En 1930, il participe à la création du Club du Moulin vert qui suscita le mouvement et la revue « L’ordre nouveau » [1] dont il écrira le manifeste en 1931. Le Club du Moulin vert se voulait œcuménique ; orthodoxes, catholiques, protestants et agnostiques participaient aux réunions, il annonçait Vatican II. En 1933, il se convertit, demande le baptême dans l’Eglise catholique romaine, et épouse la même année Suzanne Jean.

Le 15 novembre de la même année, L’ordre nouveau publie une « Lettre à Hitler » rédigée en grande partir par Daniel Rops et Alexandre Marc. Son anticonformisme provoquera la rupture avec « Esprit » et Emmanuel Mounier. Cependant, les idées de ce groupe atteignirent de nombreuses personnalités d’alors, dont Joachim Von Ribbentrop, Albert 1er de Belgique, José Antonio Primo de Rivera qui écrivit maintes fois à Alexandre Marc [2] . La revue L’ordre nouveau fut publiée de 1933 à 1938, elle réunissait trois courants, la Jeune droite autour de dissidents de l’Action Française (Thierry Maulnier), le groupe Esprit (Emmanuel Mounier) et les anciens du club du Moulin vert. Ce n’est qu’après, en 1939, que Bernard Voyenne, journaliste et fondateur de la Société Proudhon, devint l’ami de Marc.

En 1934, Alexandre Marc s’installe à Aix en Provence, puis en 1941, il publie « Péguy présent ». Pendant la guerre, les cadres de l’Ordre nouveau se retrouvèrent aussi bien à des postes importants du régime de Vichy que parmi les grandes figures de la Résistance française. Puis, après guerre, en 1946, Marc devient le premier secrétaire de l’Union européenne des fédéralistes (UEF). Le premier congrès de l’UEF a lieu à Montreux (Suisse) en 1947, Alexandre Marc en fut avec Maurice Allais, le futur nobel d’économie, l’auteur de la motion de politique économique. Après le congrès de la Haye en 1948, l’UEF divisée et peu fortunée, refusa de se laisser absorber par le Mouvement européen et s’en sépara.

En 1954, avec Guglielmo Usellini, secrétaire de l’UEF, Marc fonde le Centre international de formation européenne (CIFE) [3] qui aujourd’hui encore continue son enseignement .

Il ne cesse alors de dénoncer l’inconsistance de l’européanisme, et s’attache à promouvoir la « fondation d’une véritable fédération européenne inséparable de la nécessaire révolution politique économique et sociale ». C’est à l’occasion du deuxième congrès de Montreux en 1964 que fut adoptée une « Charte fédéraliste » à laquelle participèrent notamment Robert Aron, Max Richard, André Philip, André Voisin, Guy Héraud et Jean Pierre Gouzy. Alexandre Marc fut rappelé à Dieu le 22 février 2000.

Personnaliste catholique

Philosophiquement et spirituellement, Alexandre Marc fut à l’origine du courant personnaliste dont l’approche forme désormais « une partie intégrante et pérenne de la mentalité catholique [4] . Marc pensait « Spirituel d’abord, économique ensuite, politique à leur service », ordre qu’il opposait au « politique d’abord » de Maurras et des dérives dictatoriales, et à l’ « économique d’abord » des dérives matérialistes socialistes et libérales. Il affirmait que « Le christianisme n’est pas une révolution mais la source de toute révolution » (Esprit, mars 1933). Selon J. Lacroix (Le personnalisme, une anti-idéologie), le personnaliste peut se définir comme « la volonté de défendre la personne contre tous les systèmes qui la défigurent ou l’oppriment ». Le corollaire de cette proposition est, par conséquent, que les institutions (politiques, économiques, sociales, culturelles) doivent tendre à favoriser son épanouissement et non à l’asservir. Le personnalisme est un humanisme intégral. C’est pourquoi le fédéralisme insiste sur la nécessité de protéger toutes les communautés légitimes dans lesquelles la personne s’enracine et qui lui permettent de s’édifier.

Fédéralisme ou massification.

Mais qu’est-ce que le fédéralisme marçien ? Il faut rappeler que le fondement philosophique du fédéralisme marçien, le personnalisme, s’est construit contre l’individualisme réducteur « engendrant une société faite d’atomes juxtaposés. Il propose une conception dialectique proudhonienne opposée au synthétisme hegelien dans laquelle « l’antinomie ne se résout pas, mais crée un mouvement de balancier entre les termes qui la composent ». Il s’en suit que la personne ne peut se confondre avec des états (Un homme ne se réduit pas à une fonction de travailleur, ou de consommateur ou de citoyen, etc). .

Une confusion peut-être volontaire existe, remarquait Marc. En effet, en parlant du fédéralisme, certains pensent à un fédéralisme hamiltonien parce qu’ils veulent un grand Etat européen, parce qu’ils pensent que substituer aux pouvoirs nationaux défaillants un pouvoir supérieur serait plus efficace. D’autres considèrent que les progrès techniques requièrent un grand marché. Les uns et les autres s’enfuient vers le gigantisme spatial. Mais cette vision d’un prétendu fédéralisme n’a pas grand-chose à voir avec le fédéralisme, remarque-t-il. Cette usurpation fur maintenue notamment, soulignait-il, parce que « nos amis suisses ont oublié de changer au 19e siècle Confédération en Fédération helvétique, ce qui a contribué à aggraver les confusions et les phantasmes dont sont hantés nos jacobins hexagonaux » ? En fait, parler de fédéralisme, c’est parler de la survie d’une civilisation, la notre en l’occurrence « condamnée parce que son prodigieux effort vers l’optimum du bien-être matériel, a engendré et déchaîné le phénomène des masses ». Les masses ne sont que des sous produits de civilisation malades ou mourantes. Or, dans une civilisation saine, les êtres humains ne s’additionnent pas : ils s’incorporent : ils s’incorporent et s’accomplissent dans des « ensembles » diversifiés. C’est à cette profondeur là, et non au niveau de la politique électoraliste, que le combat fédéraliste doit se mener. Il s’agit donc « d’accomplir une révolution » dans le sens étymologique du terme, impliquant de nouvelles perspectives.

Quels sont les aspects du fédéralisme chez Marc ?

Pour Alexandre Marc, le fédéralisme suppose l’application des principes d’autonomie, de coopération conflictuelle (ou résolution des antinomies), d’exacte adéquation (ou principe de subsidiarité) et de participation.

Dans le domaine politique, il s’agit de démonopoliser l’Etat-nation, vers le bas avec une véritable régionalisation et une redéfinition de la commune en vue de démanteler les centres urbains devenus invivables, vers le haut par la construction d’une Europe fédérale et la transformation de l’ONU en une fédération mondiale. « Antimarxiste depuis l’âge de dix ans », Alexandre Marc n’appréciait guère les institutions parlementaires démocratiques, mais fidèle à Nietzsche, croyait au rôle des élites. C’est sans doute pour cela qu’il proposa une tripartition de la représentation politique. Il s’agit d’une réforme du suffrage universel qui permettrait à la société de sortir de sa massification. La conception fédéraliste du suffrage s’inspire de la méthode systémique qui tend en l’occurrence à corréler élection et sélection, suffrage direct et suffrage indirect. Elle organise et diversifie le suffrage en mélant l’élection (à partir de la base) à la désignation (à partir du sommet) et à la cooptation (à tous les niveaux) [5] .

Dans le domaine économique et social, le personnalisme-fédéralisme n’accepte pas la séparation libérale du politique et de l’économique mais suggère une appréciation différenciée de l’activité économique autour d’une planification dichotomique identifiant deux pôles de productions et de revenus. Il propose alors la mise en place de deux circuits monétaires permettant de servir un minimum social garanti (MSG) équivalent à un revenu social, d’existence, dividende familial ou universel, un crédit social individulisé (CSI), crédit dont chaque personne pourrait bénéficier une ou deux fois, et un bonus social (BS) consistant en une redistribution de rentes.

Dans le domaine culturel, le fédéralisme passe par le respect des diversités linguistiques et culturelles.

Enfin, le fédéralisme marçien s’inscrit dans un projet européen qui entend fédéraliser la diversité, c’est-à-dire « ne centraliser que ce qui est nécessaire et décentraliser radicalement - en descendant jusqu’à la base - tout ce qui est régi par « la dialectique du prochain ».

La construction européenne n’était cependant pas pour Alexandre Marc une fin en soi. Il écrivait récemment : « C’est dire l’erreur commis par ceux qui nous identifient aux « européanistes », à ceux qui ne rêveraient que d’un monstrueux « melting pot » européen. Il convient donc de les rassurer tout de suite : nous nous plaçons d’emblée aux antipodes de la prétendue mystique du métissage généralisé. Nous sommes partisans résolus de l’Europe des régions, des patries et des nations, dont nos adversaires ne se réclament, le plus souvent, que pour brouiller les cartes. Notre Europe sera polyphonique et polychrome, ou elle ne sera pas » [6] .

Petite Bibliographie

Péguy présent, Alexandre Marc, 1941.
Proudhon, Alexandre Marc, 1945.
Principe du fédéralisme, Alexandre Marc et Robert Aron, 1948.
A hauteur d’homme, la révolution fédéraliste, Alexandre Marc, 1948
La souveraineté à l’aube du IIIe millénaire, Alexandre Marc 1990.
Les non-conformistes des années 30, Jean-Louis Loubet del Bayle, Une tentative de renouvellement de la pensée politique française, Seuil 1969.
Fondements du fédéralisme, Alexandre Marc, L’Harmattan, 1997.
L’ordre nouveau aux origines du personnalisme, Christian Roy, Montréal 1993, CIFE 1999.

Janpier Dutrieux 2006

[1] Ne pas confondre avec le groupe « Ordre nouveau » des années 1970 qui n’a rien à voir avec ce courant.

[2] Après la guerre, des dissidents espagnols demandèrent à Marc de publier ces lettres pour démontrer la trahison du régime autoritaire de Franco aux idéaux de la Phalange. Hélas, ces lettres ne furent jamais retrouvées.

[3] Le CIFE installé à Nice publie la revue « L’Europe en formation », 10 avenue des fleurs, 06000 Nice et www.cife.org

[4] Jean-Paul II eut notamment recours à une approche personnaliste face au marxisme et au matérialisme occidental.

[5] Cf. J. Dutrieux, La subsidiarité, un grand dessein pour la France et l’Europe, ed. de Paris 2005

[6] A Marc, Fondements du fédéralisme, L’Harmattan, 1997.


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