ECONOMIES DE GAMME
« Contrairement aux sociétés urbaines qui favorisent les économies d’échelle, les sociétés rurales favorisent les économies de gamme. » C’est l’idée que développe Louis de la Brunetière dans l’excellent bulletin de Décembre 2006 de l’Actualité rurale [1]
Faire des économies d’échelle est l’expression plaisante, dont se gargarisent à profusion les économistes pour inciter les producteurs à réduire leurs coûts et baisser les prix. Différentes techniques y ont contribué : de la spécialisation des métiers au travail à la chaîne, on est passé au remplacement de l’homme par la machine ; les grandes séries permettent aux masses d’accéder à des biens de consommation de faible qualité pour renouveler et doper la production. On baisse aussi les coûts par la réduction des stocks et les flux tendus. Cette frénésie productiviste s’applique en tous domaines : en agriculture, dans l’habitat, l’automobile, les transports aériens..... Pour accroître les rendements et la rentabilité financière, on en est arrivé aux spécialisations nationales, aux concentrations industrielles qui débouchent sur les multinationales.
Mais on ne s’est pas rendu compte que ces pratiques engendraient des effets catastrophiques. N’est-il pas aberrant de voir des produits hollandais qui transitent vers l’Italie (voire la Chine) pour être transformés et revenir en France sur les étals des grandes surfaces ? Personne ne sait plus comment arrêter ces trafics. C’est l’affolement La désertification des campagnes, la pollution urbaine, le réchauffement climatique, mais aussi l’éloignement entre le lieu d’habitation et le lieu de travail. L’écart entre les revenus, qui était de 1 à 7 il y a 40 ans, est passé de 1 à 70.
« L’agriculture a suivi la tendance à la spécialisation, à l’image du monde industriel, par le souci, louable en soi, de sécurité alimentaire, ...... Il n’est pas exagéré de considérer que le déséquilibre entre la ville et la campagne tient, en grande partie, à cette hypertrophie de l’économie à court terme, surtout si l’on retient la définition qu’en donne Delatouche de l’urbanisation, comme étant le « surplus » de la campagne. A l’heure actuelle, c’est exactement l’inverse qui se produit avec l’inévitable conflit entre deux modes de vie... »
En revanche, faire des économies de gamme, c’est diminuer le coût global, lorsque deux, voire plusieurs produits différents sont élaborés conjointement. Il s’agit d’évaluer le coût final d’un produit, quand on a additionné tous les facteurs qui ont contribué à sa fabrication. Tels les longs circuits qui confinent à l’absurde ou au moins à un énorme gaspillage. C’est le cas des excédents laitiers, transformés en poudre de lait, moyennant une forte dépense énergétique et qui reviennent à la ferme pour nourrir les veaux d’éleveurs qui survivent grâce aux subventions. De la même façon on a longtemps pratiqué la sélection empirique des variétés végétales, l’association agriculture/élevage et les rotations culturales, jusqu’à ce que l’on passe aux techniques de génie génétique (les OGM) qui nécessitent force irrigation, pesticides et engendrent de nouveaux risques. Ainsi l’hétéronomie entraîne les détours de production à l’infini et les dépendances économiques allant jusqu’au gaspillage des ressources naturelles, comme les publicités qui saturent nos boîtes aux lettres pour finir à la poubelle ou la surabondance des emballages de l’agro-alimentaire, qui accumulent les déchets.
Pour D.Vermersch, de l’INRA, l’agriculture est écartelée entre la conception traditionnelle, qui tend à préserver son autonomie et le progrès, qui la pousse à produire des biens autres qu’alimentaires et à assumer des fonctions environnementales, comme l’entretien des sols, la biodiversité ou la gestion des ressources naturelles.... . Cette hétéronomie conduit à des contre-productivités dont on ne sortira, pense-t-il, qu’en retrouvant des modes de vie emprunts de plus de frugalité et de sobriété, en adéquation avec la doctrine sociale de l’Eglise.
Entre ces deux types d’économie le choix est clair. L’économie d’échelle, qui tend à baisser le coût à l’unité, produit de l’idéologie libérale mondialiste ou alter-mondialiste, conduit à l’anonymat, à la mondialisation des marchés et à l’illusion de l’Avoir. A l’inverse l’économie de gamme, fondée sur le marché de proximité, la personnalisation des échanges, les cycles courts et une agriculture durable et « économe », de type familial, s’inscrit dans une philosophie de l’Etre, génératrice de lien social.
Recréons des économies de gamme le plus possible et limitons les économies d’échelle au strict nécessaire.
[1] Actualité rurale, 38 av. Niel, 75017 Paris
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As de Trèfle de n°1 au n°25
N°0
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