La mondialisation est-elle une fatalité ?
A l’occasion de la parution des Actes du colloque que l’Alliance Sociale (1) a tenu en 2006 sur ce thème (2), Présent a interrogé deux des intervenants : Benjamin Guillemaind, membre fondateur, principal animateur et Arnaud Guyot Jeannin, membre actif.
1) Présent : Les intervenants emploient indifféremment les termes mondialisation et mondialisme, alors qu’Alexis Arette les distingue. Pourriez-vous en préciser le sens ?
Benjamin Guillemaind : Les intervenants se rangeaient à la distinction d’Alexis Arette. En effet, on dénonce souvent le mondialisme comme le rêve utopique de quelques idéologues d’unifier la planète sous un gouvernement mondial, où chaque pays sera une province d’un monde planifié sans frontière, où l’homme métissé, citoyen du monde, sans racines, sera réduit à des fonctions économiques, gérées par des organismes mondiaux aux mains de financiers et de techniciens soucieux des meilleurs rendements. Mais, on admet volontiers la fatalité de la mondialisation, comme une évolution naturelle, où les découvertes scientifiques, les techniques galopantes de communication, de circulation, d’échange, selon les dogmes du libéralisme économique, ne doivent subir aucune entrave. Nous aurions à affronter une concurrence qui de nationale, puis de continentale, passe au niveau mondial, avec toutes les spécialisations qui s’imposent, et la perte par les communautés restreintes de toute convivialité. C’est aussi le brassage des populations exigé par les impératifs économiques ! Cette mondialisation économique devient la finalité majeure, incontournable, pour procurer la jouissance illimitée de tous les biens de la terre. Il faut foncer dans cette compétition pour le progrès matériel. L’idéologie mondialiste justifie par le caractère inéluctable de ces phénomènes non contenus, son projet de transformation de l’homme, qui peut tout se permettre avec la nature. C’est pourquoi, sans renoncer aux échanges internationaux naturels et nécessaires, l’Alliance Sociale, au nom des valeurs humaines et chrétiennes, dénonce cette mondialisation forcenée, présentée comme le défi que nous devons relever.
2)P : Dans votre intervention, Arnaud Guyot-Jeannin, vous soulignez la relation entre identité et communauté. La mondialisation fait-elle perdre, à celui qui la subit, la conscience de soi ? Par l’intermédiaire du très intéressant ouvrage de William Cavanaugh, Eucharistie et mondialisation : la liturgie comme acte politique (Ad Solem, 2001), vous évoquez, à propos de la mondialisation, une « décréation du monde » qui ne peut être sauvé que par l’eucharistie, le christianisme. Est-ce à dire que les non-catholiques ne peuvent faire autrement que de succomber ?
Arnaud Guyot-Jeannin : En effet, la mondialisation agit comme une « décréation » du monde. Il ne s’agit pas de la « décréation », au sens où l’entend Simone Weil, c’est-à-dire accession au dépouillement de soi et à une abolition illusoire de son « moi ». Non, la « décréation » engendrée par la mondialisation renvoie à la destruction, au déracinement et à l’uniformisation des peuples, mais aussi à la dénaturation des cadres de vie urbains comme des villages ainsi que de la nature elle-même. La « décréation » apparaît comme synonyme d’inversion de la Création. Les identités collectives et les communautés organiques se font absorber par le grand marché mondialisé high-tech. Au contraire du catholicisme qui est universel et respectueux de la diversité culturelle des peuples de la Création, la mondialisation marchande et cosmopolite s’avère un système planétaire correspondant à la déterritorialisation, à la déspatialisation et à la dénationalisation sur le plan historico-géographique, mais également à la dérégulation, à la libéralisation et à la privatisation au plan purement économique. La globalisation libérale transforme l’homme en atome interchangeable dans le grand supermarché mondial. Alternativement, l’Eucharistie exprime une « liturgie comme acte politique ». En effet, le sacrement eucharistique s’effectue dans une Eglise localisée, où le communiant se relie à l’universalité, c’est-à-dire à Dieu. Il incarne la médiation idéale pour le salut personnel et communautaire. William Cavanaugh affirme pertinemment : « (…) l’Eucharistie engendre un espace authentiquement universel, non pas en oblitérant la dimension locale, mais en l’intégrant dans la catholica universelle lors de chaque célébration locale ». Le catholicisme eucharistique se trouve donc aux antipodes des desseins du village mondial indifférencié. Si le sacrement eucharistique offre une réponse spirituelle à la mondialisation, il ne constitue pas pour autant la seule alternative possible. L’enracinement local peut épanouir toute personne désireuse de renouer avec la tradition de ses ancêtres et de vivre dans un espace plus naturel. Catholiques et non catholiques peuvent défendre les communautés naturelles et les solidarités organiques face à la conjugaison du centralisme jacobin absorbant et de la mondialisation libérale avancée.
3) P : Vous présentez l’ultime étape de la mondialisation comme une Babel concentrationnaire. Qu’entendez-vous par là ? Votre critique n’est-elle pas en contradiction avec la nécessité d’échanges internationaux que vous admettez ?
B.G : Cette mondialisation conduit à l’uniformisation des productions. Coca-Cola est la boisson mondialisée par excellence. Les multinationales absorbent toutes les entreprises et fabrications, comme le commerce intégré a fait disparaître le petit commerce, l’artisanat, la paysannerie. La Chine est l’usine du monde et l’Australie, l’éleveur du monde. Partout on industrialise toutes les activités et la vie rurale disparaît. Les mêmes gratte-ciel s’élèvent à Hong Kong, à New York ou aux Bahamas. Le gigantisme des transports et des structures nous plonge dans un univers de démesure, contraire à la nature de l’homme. L’homme n’est plus la mesure des choses. Ce phénomène de concentration et de planification des styles, de l’habitat, des cultures, étouffe tout particularisme local. C’est la civilisation de masse. Pour baisser les prix, on produit des grandes séries de basse qualité. Ce que le communisme n’a pu réaliser par la contrainte, le libéralisme économique, qui sous-tend la mondialisation, arrive au même phénomène de concentration et d’urbanisation. Babel s’est mal terminé. Certes les échanges internationaux ont toujours existé. Mais l’économie marchande de conquête, productiviste, est tendue vers l’exportation, alors qu’une économie sociale traditionnelle assure d’abord sa suffisance et exporte le surplus. L’économie de gamme y prime l’économie d’échelle et privilégie l’autonomie sur l’hétéronomie.
4) P : Le producteur serait négligé, selon vous, par rapport au consommateur. La doctrine sociale chrétienne, saupoudrée comme une baguette magique sur l’état actuel, serait-elle la panacée ?
B.G : C’est toujours le client qui commande la production. Mais la cité harmonieuse est un équilibre entre plusieurs intérêts. Le consommateur ne doit pas vivre au détriment du producteur, qui est aussi consommateur. La concurrence sans limites, dominée par le financier qui tire tout le profit de la circulation des capitaux, a faussé les rapports commerciaux et l’échange équitable. Il faut, comme le préconise la Doctrine Sociale de l’Eglise, revenir à une économie conviviale, d’amitié, de concertation, régulée par l’organisation professionnelle et à des rapports commerciaux entre groupes de proximité, qui se connaissent. Sans cet effort pour organiser et relocaliser l’économie, on ne parviendra pas à réduire la pauvreté qui s’étend. Cela implique une politique de l’économie ayant le souci permanent du Bien Commun.
5) P : Ces principes politiques ne sont-ils pas antérieurs à votre référence, le catholicisme social ? Faut-il privilégier la question sociale à la question politique ?
B.G : La question sociale fut le grand problème du XXe siècle, pour restaurer un lien social brisé par l’individualisme libéral. Le catholicisme social arracha des lois protégeant la condition ouvrière et amorçant une réglementation du travail avec les prud’hommes, les accords de branches, le syndicalisme.... Ces structures intermédiaires d’organisation existaient avant la Révolution, qui a tout détruit et jeté le bébé avec l’eau du bain en les privant de toute autonomie et souveraineté. Le pouvoir politique imposa les règles et avec le socialisme tenta d’absorber le pouvoir économique, qui, selon Pie XII, n’est pas son domaine. Avec la mondialisation des échanges, le pouvoir économique a fini par s’imposer au pouvoir politique des Etats, qui perdent leurs prérogatives. Mais les deux pouvoirs ne s’opposent pas. Dans la hiérarchie des fins, la communauté politique est au service de la société civile. Celle-ci a la prééminence, car c’est en elle que se justifie la communauté politique. « L’Etat doit fournir un cadre juridique adapté aux activités des sujets sociaux et intervenir quand c’est nécessaire en respectant le principe de subsidiarité. »(Compendium de la Doctrine Sociale de L’Eglise, art. 418). La mondialisation, qui a entraîné l’impuissance du pouvoir politique, ne protège plus et ne favorise plus la coopération et la solidarité. Il s’agit d’unir des intérêts économiques convergents au lieu de les opposer. C’est ce cadre juridique, ces structures organiques que nous préconisons, afin que le pouvoir politique favorise une économie sociale au service de l’homme, selon les principes oubliés du catholicisme social.
6) P : Comment passez-vous de l’état mondialiste que vous critiquez aux propositions, par ailleurs non dénuées d’intérêt, que vous préconisez ?
A.G.J : En promouvant les valeurs traditionnelles à nos proches et en les transmettant à nos contemporains par de multiples activités : articles, livres, revues, Internet, colloques et réunions publiques, en misant sur le tissu local et associatif. Les valeurs traditionnelles fondent l’anthropologie des cultures et des peuples. Elles font renouer l’homme avec ses communautés d’appartenances naturelles (famille, commune, métier, paroisse etc). Face à la société ouverte, au ghetto fermé et aux tribus hybride d’une hypermodernité anomique, il faut se réapproprier notre patrimoine spirituel, culturel et naturel en décroissant aussi notre production et notre consommation illimitée comme nous l’enseigne l’écologie. Comment continuer à vivre en produisant, en consommant et en polluant à l’infini dans un monde fini ? C’est la réappropriation de soi à travers notre existence et notre parole de tous les jours qui engagent notre Devenir. En l’instant présent, je ne néglige pas l’émergence des populismes à l’échelle nationale, européenne et mondiale car ils poussent le système dans ses contradictions et appellent à la restauration d’une démocratie participative ou encore à la tenue de référendums d’initiative populaire face à la captation du pouvoir par la Nouvelle Classe. Ces populismes, de droite comme de gauche, parfois mixtes, ne veulent pas que leur nation et leur peuple soient broyés dans le grand mortier du mondialisme. Les lobbys et les oligarchies financières n’ont plus toute latitude comme auparavant pour gouverner. Vous l’aurez compris, j’appelle de mes vœux un populisme identitaire et enraciné en rupture avec le pouvoir central et ses agents mondialistes. Quant au souverainisme jacobin, il n’a pas d’avenir et heureusement ! Le XXI e siècle sera identitaire ou ne sera pas.
7) Si l’Etat n’est pas en mesure de réorganiser la société, de ré-enraciner, comme vous dites, les populations (actuellement en tout cas il y est opposé), croyez-vous qu’on peut reconstruire toute une société en organisant, chacun, ce qui peut l’être ? Cet empirisme n’a-t-il pas fait la preuve, par le passé, qu’il est moins organisateur qu’on voudrait le croire ?
A.G.J : Oui, dans une certaine mesure. Il existe des alternatives identitaires et communautaires qui peuvent permettre de se réapproprier un mode de vie différencié et de renouer avec les communautés naturelles. Les initiatives locales, familiales, professionnelles, civiques, paroissiales etc vont dans ce sens. Face à la Nouvelle Classe qui s’est arrogée tous les leviers de commande au sommet, il reste à vivre et à explorer de nouvelles voies à la base : localisme, écologie, économie relocalisée et autocentrée, etc énoncées précédemment. La référence implicitement maurrassienne que vous utilisez est cocasse quoique fort éloignée de la pensée du Vieux Maître de Martigues et de sa formule du « Politique d’abord ! « . Fédéraliste et architecte de « la politique naturelle », allant de pair avec une certaine décentralisation organique, il a été aussi le chantre du « nationalisme intégral » et du « compromis nationaliste « , ainsi qu’à la fin de sa vie de « La France seule » et d’une unité nationale défiante à l’égard des autonomies régionales. Jean de Viguerie a souligné ses limites et contradictions. Il n’en demeure pas moins que le vieux lutteur a eu des vues pénétrantes sur de nombreux sujets et s’est souvent comporté comme un héros. En réponse directe à votre question, les erreurs du passé résident, dans la confessionnalisation religieuse de certaines associations et dans un esprit tout à la fois sectaire, très normatif et conspirationniste. Dans un premier temps, la mobilisation est effective. Puis, dans un deuxième temps, la démobilisation lui succède inéluctablement– on est bien entre nous ! – ayant atteint le seuil militant maximal en raison d’une structure figée et sclérosée. A l’inverse, je pense qu’il faut souffler, respirer, s’ouvrir à l’autre en proposant des orientations multiples et foisonnantes. En finir avec le modèle unique là aussi !
8) P : En admettant même qu’on procède ainsi par petites étapes, qui serait en mesure, hormis ceux qui effectivement participeraient à ces petites communautés renaissantes, d’acheter des produits qui, pour être meilleurs, seraient également plus chers ? Ne risque-t-on pas, en définitive, une ghettoïsation ?
A.G.J : Ma dernière réponse précédait votre question. Il n’y a pas de réponse univoque. Bien évidemment qu’il faut éviter la ghettoïsation et être ouvert au monde, mais sans trop s’ouvrir non plus à ce monde. Tâche difficile, j’en conviens ! La ghettoïsation renvoie au repli sur soi. Elle aliène l’homme en l’individualisant. Il se nécrose alors petit à petit. La communautarisation permet de se relier à ses communautés d’appartenance et à son milieu naturel. Plus l’homme est enraciné dans la terre, plus son regard a des chances de se tourner vers le Ciel. En matière de production, il coûterait beaucoup moins cher d’acheter des produits locaux que des produits étrangers (en raison des transports notamment). Nous bénéficierons d’une meilleure qualité alimentaire notamment et d’une autosuffisance garante de notre autonomie réelle. Certaines coopératives expérimentent cette voie. Les services d’échanges locaux (SEL), malgré les persécutions endurées, garantissent un modèle de production et d’échange équitable pour tous les habitants d’une même commune. Encore faut-il produire local, national, européen ! Il s’agit là d’une économie mutualiste équilibrée. Pour les habitants des grandes villes, nous devons procéder à la même politique en privilégiant nos produits sur ceux de l’étranger. Il ne s’agit pas de vivre en autarcie complète, mais de mettre en place un protectionnisme ou un filtre afin d’éviter toute ingérence et toute forme de colonisation douce. Pour cela, rompre avec l’Organisation Mondiale du Commerce, le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale sous direction américaine est une nécessité. Nous devons sortir de ces organisations mondialistes qui servent les intérêts américains, mais aucunement les nôtres. Nous vivrons mieux et économiserons plus. Pour le moment, l’Europe est en panne. Seule une volonté politique française en coopération avec certains pays européens peut permettre cette révolution économique nécessaire.
9) P. : Pour intéressantes qu’elles soient, vos propositions paraissent difficiles à mettre en œuvre en l’état actuel. Comment faire pour que le Léviathan ne soit pas une fatalité ?
B.G : C’est vrai ! Elles impliquent une révolution des esprits qui idolâtrent le marché. Peu de voix, hors l’Alliance Sociale (1), proposent des réformes à contre-courant, comme la mutualisation des échanges entre pays, car elles remettent en cause des habitudes de consommation et de production dispendieuses, des appétits financiers, des envies de pouvoir économique et des structures commerciales de péché. Cette économie conquérante épuise les ressources et postule la course infernale à la croissance sans mesure. Seule une économie d’autosuffisance, économe en moyens mais riche en « humanités », sauvera la planète qui s’épuise. Ce sont les vertus évangéliques : la mesure, la sobriété, la tempérance, une vie fraternelle reconstituée au sein de communautés homogènes à taille humaine, un commerce relocalisé en unités de productions diversifiées,..... qui ont fait la richesse de la civilisation. Non, la mondialisation n’est pas une fatalité !
1) L’Alliance Sociale, 11 rue du Bel Air -94230 Cachan. 2) La Mondialisation est-elle une fatalité ?. Ed : Via Romana, 5 rue du Mal Foch 78000 Versailles, 90 p., 15 E.
Forum
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La mondialisation est-elle une fatalité ?29 décembre 2007, par Lefrançois
Bonne analyse de la situation actuelle. La mondialisation totalitaire est en marche ;il nous appartient de la dénoncer et d’oeuvrer à contre courant pour un monde meilleur.
Ce monde que Dieu a déjà sauvé gémit son enfantement.
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