Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

L’empire du moindre mal

1er 2008 par Benjamin Guillemaind

Cette conférence de Jean Claude MICHEA, Agrégé de philosophie, donnée à un stage de formation de professeurs de philosophie à l’Académie de Montpellier, constitue une analyse inattendue des ressorts de notre société. Son originalité réside dans la prise de conscience de la convergence des courants de pensée libéraux et socialistes. Il ne va pas jusqu’à apporter la réponse qu’offre l’autre voie de la Doctrine Sociale de l’Eglise, avec les corps intermédiaires, la notion de Bien Commun et la Subsidiarité, mais, en disséquant la racine du mal, il est sur le chemin et renforce les thèses que nous développons dans H. et M.

L’UNITE DU LIBERALISME. Les sociétés modernes sont l’accomplissement logique du projet philosophique libéral aussi bien dans sa version économique que culturelle, que l’on a tendance souvent à distinguer. Il vise la transformation radicale de l’ordre humain. La modernité, c’est l’idée pour l’homme d’édifier par soi-même un monde décent. Ce projet postrévolutionnaire a été rendu possible par la destruction de l’Ancien Régime et des références aux traditions antérieures (idée de morale, idée de communauté). HISTORIQUEMENT, la modernisation n’est plus considérée « à priori » comme une simple étape historique des progrès de la Raison ; il s’agit de rendre les hommes « maîtres et possesseurs de la nature », grâce à l’idéal de la Science et la notion de Progrès, opposables à l’autorité de l’Eglise et selon la théorie des stades avancée par Adam Smith : il y aurait un développement progressif de l’humanité de l’état de chasseur/cueilleur, puis pastoral, agricole et enfin industriel, dont la croissance économique est la base et le moteur. La hantise de la guerre civile, le pire des maux, est à l’origine au XVIème/XVIIème s. de la recherche de la seule guerre concevable : la guerre économique, conduite par la science et la technologie. La plupart des énergies autrefois employées à renforcer « une communauté », où se développent des solidarités primaires et des allégeances traditionnelles par le don et le contre-don, allant jusqu’au sacrifice de sa vie pour elle et du sentiment de honte et d’honneur, sont dorénavant tournées vers le travail et l’industrie, afin d’instaurer le paradis terrestre. La conservation de soi devient le premier souci de l’individu raisonnable : « assurer la sécurité dans les jouissances privées » (Benjamin Constant). Ils nomment LIBERTE les garanties accordées par les institutions à ces jouissances. Le modèle du « bourgeois », ce négociant bien commode, devient le modèle de la « société civile ». L’utopie d’une société rationnelle débouche sur le libéralisme du Droit et du Marché qui se confortent et s’appuient l’un sur l’autre. LE DROIT, exprimé par le pouvoir politique, doit rester neutre. Il est une instance chargée, non de dire le Vrai et le Bien, en fonction de la coutume, de la morale ou de la religion, mais de réguler le Juste en définissant quelques règles communes, de maintenir un équilibre entre des libertés rivales, concurrentes (ne pas nuire à autrui) et de définir les conditions d’un modus vivendi ( c’est l’évolution des mœurs qui impose la loi). L’Etat, sans idées, ni valeurs, ne pense pas : il se limite à l’Administration des choses. La logique mène à l’extension infinie des droits individuels et à une régularisation massive de tous les comportements : prostitution, homosexualité, libéralisation de la drogue… C’est là la différence entre une société juste et une société décente. LE MARCHE. Michéa décortique l’argumentation de BASTIAT. Alors que les socialistes au nom de la fraternité déplorent l’égoïsme qui est sous jacent au libéralisme, Bastiat en convient ; mais sa critique du socialisme est plus subtile : imposer la fraternité par une législation des devoirs ou la taxe (organisation du travail, droit à l’éducation, retraites…) est une caricature de fraternité. Celle-ci, dit-il, doit être spontanée. Le marché, processus purement mécanique qui engendre cette communauté à la fois pacifique et solidaire, grâce à « la main invisible » et à la libre concurrence, chères à Adam Smith, règlera le problème moral et incitera chacun à faire ses choix et à ne pas se comporter en égoïste. « On oublie, observera Victor Considérant, que sur ce grand champ de la guerre (la libre concurrence) les uns sont instruits, aguerris, armés jusqu’aux dents…et que les autres, dépouillés, nus, ignorants, affamés, sont obligés pour survivre…. d’implorer de leurs adversaires un travail quelconque et un maigre salaire. » « Alors, continue-t-il, que les socialistes croient à l’antagonisme des intérêts, les économistes (libéraux) croient à l’harmonie naturelle. Tout est là. » Selon Bastiat l’économie politique devient alors la nouvelle science, fondée sur les lois naturelles et protégée par la justice d’un Etat neutre de toute contrainte morale, qui par des enchaînements magiques ( concurrence qui engendre la croissance illimitée) permettra la vie à bon marché et l’élévation des salaires. Ainsi le « marchand « est réhabilité et le marché remplace l’ordre moral, comme moteur de la vertu. Au final le libéralisme économique inspire et entraîne le libéralisme politique, que l’on retrouve à droite comme à gauche, avec la liberté intégrale de circuler, l’apologie de la désertion, la solution migratoire et la guerre sans morts, comme l’incitation à abattre les frontières et toutes les barrières concevables, qui freinent le marché. Ces deux courants, nourries de la philosophie libérale, aboutissent à un gouvernement scientifique des sociétés, gérées par des « Experts ». QUESTION DE METHODE . L’économie est alors considérée comme une sphère séparée et autonome de l’existence sociale, alors que dans les sociétés traditionnelles « ces activités marchandes se trouvent toujours enchâssées dans tout un ensemble de conditions politiques, religieuses et culturelles qui en organisent les limites et le sens. » (p.65) Le mythe de la croissance illimitée entre dans la théorie des stades……. Or, observe Michea, le décollage capitaliste et technologique existait déjà à l’époque romaine. Le chèque, les firmes recevant des dépôts d’argent existaient à Babylone au 4ème s. avant JC. La machine à vapeur existait déjà au 2ème s. Par sagesse, ces pratiques furent contenues dans des limites. La Croissance illimitée se heurte aujourd’hui aux limites écologiques, qui obligeront à nuancer cette théorie des stades. SOCIETE OUVERTE ET POLITIQUE DE LA NECESSITE. Le libéralisme se présente comme un projet de société minimale, dont le droit définirait la forme et l’économie le contenu, sans référence morale ou culturelle. L’esprit de tolérance devient une sorte d’éthique de substitution. C’est l’origine moderne de la société dite « ouverte » ou « métissée », présentée comme l’idéal du progrès moral de l’humanité. Que recouvre le concept ambigu de tolérance ? Il ne s’agit plus d’appliquer les attitudes de respect, de bienveillance, historiquement vécues à l’intérieur de petites sociétés, comme ce fut l’esprit de la Renaissance avec les « Humanistes », qui voyaient là le degré le plus élevé du perfectionnement humain. Mais au nom du réalisme politique, un clivage va s’établir avec les « Politiques », en vue de trouver, après les guerres de religion épuisantes, un nouvel équilibre entre les puissances européennes, un compromis historique à la recherche du moindre mal. Il consistait à faire abstraction des certitudes personnelles, quant à la religion (tolérance des cultes) et aux mœurs. Cette idée de nécessité va devenir la clé de voûte philosophique de toutes les constructions politiques, y compris les idées de Croissance et de Progrès. Les « politiques » vont chercher à neutraliser l’action des différentes morales, philosophies ou religions. Ils deviendront des gestionnaires purement techniques de cette nécessité ; d’où les termes utilisés de balance de forces, d’équilibre, de contrepoids, de contre-pouvoirs…. Se substituant aux notions de Bien ou de Mal. De là naîtra la réponse libérale : - Accommodement technique d’un modus vivendi . - Privatisation des convictions morales ou religieuses. - Tolérance libérale, dont le Marché tisse les liens juridiques et sociaux, et le Métissage assure l’unité de l’Humanité. L’autre n’est plus le partenaire d’une rencontre singulière, mais un pur objet de consommation touristique ou économique. DROIT LIBERAL ET MARCHE . Etre moderne c’est fondamentalement croire que les ressources de la Raison sont désormais capables d’assurer la Paix. Pour cela il faut éradiquer les figures traditionnelles de l’autorité politique et instaurer une double mécanique : le droit de faire tout ce qui n’est pas interdit par la LOI. le droit de faire tout ce qui n’entrave pas les lois du Marché. L’administration des choses remplace l’administration des hommes. Pour les libéraux la fonction du Droit consiste à assurer la coexistence des libertés rivales, hors de tout jugement de valeur. D’où son caractère calculateur et procédural pour maintenir en équilibre des libertés opposées. La fonction de l’Economie est d’assurer la liberté du Marché, qui constitue l’unique fondement du lien social. Son développement a pour nom : Croissance. Elle se mesure par le PIB et prend en compte même les marchandises les plus inutiles. La notion même de limites devient impensable. Une société libérale cohérente est une agrégation d’individus abstraits qui n’ont d’autre but que de participer à la croissance en tant que producteurs et consommateurs. C’est ainsi que Gérard Bramoullé, économiste libéral, fait l’apologie de l’immigré clandestin : « L’immigré clandestin abaisse les coûts monétaires et non monétaires de la main d’œuvre. Il renforce la compétitivité de l’appareil de production et freine le processus de délocalisation des entreprises, qui trouvent sur place ce qu’elles sont incitées à chercher à l’extérieur. Il facilite les adaptations de l’emploi aux variations conjoncturelles et augmente la souplesse du processus productif. » ( cité sur le site de Bertrand Leménnicier, tous deux membres de la Sté du Mont Pèlerin, que Luc Ferry a imposé au jury d’agrégation des sciences économiques) Il est donc politiquement indispensable que le clandestin ne soit pas, par xénophobie, regardé comme le bouc émissaire. L’extrême gauche libérale travaille ainsi à cette unification juridique et marchande de l’Humanité, but final de l’opération. La logique libérale constitue un tableau à double entrée : la droite avec le Marché, la gauche avec la culture transgressive et l’apologie de l’évolution des mœurs. Ils fonctionnent sur le même registre, ce qui n’empêche pas les libéraux, la main sur le cœur, de se faire les défenseurs du lien familial, du souci des plus démunis, alors qu’ils travaillent en amont à en saper les conditions premières. EGOISME ET VALEURS COMMUNES . Le libéral bannit de la vie politique la morale, qui reste une affaire personnelle, du domaine privé. Par nature l’individu, mu par l’intérêt particulier, est plus efficace pour assurer les rapports de société. C’est la théorie du « donnant-donnant » : les services s’échangent contre des services, selon Frédéric Bastiat. - il ouvre la porte à l’idéologie du Marché et au culte de l’entreprise, (faire de l’argent, spéculer à la bourse, créer des richesses….) - il élimine les valeurs traditionnelles (service du Bien Commun, transmission du savoir, la belle ouvrage….) Dans la logique don, le retour est toujours différé dans le temps : les relations humaines s’établissent sur la durée, la permanence, la stabilité. Dans la logique libérale, où l’on règle sa dette par paiement immédiat, la mobilité est un impératif qui empêche les liens solides et durables. Le phénomène est accentué par la vie urbaine, « où les gens se croisent en courant, comme s’ils n’avaient rien de commun à faire ensemble. », sauf de circuler à droite pour faciliter le flux individuel, où chacun est indifférent et insensible aux autres. L’INCONSCIENT DES SOCIETES MODERNES . Celles-ci reposent sur l’idée commune aux libéraux et socialistes d’une vision négative de l’homme, mu par l’amour de soi et l’oubli des autres et une conception mécaniste. Dès lors il n’y a que deux solutions cohérentes au problème moderne : Soit on accepte les hommes tels qu’ils sont et on se résigne à tirer parti de leur égoïsme ; le projet d’un monde parfait ne se réalisera alors qu’en fabriquant un monde nouveau, un homme nouveau. Soit, à l’inverse, les sociétés traditionnelles prennent appui sur les valeurs morales existantes et sur la tradition. Ce n’est que sous cette condition « conservatrice » que les différentes inventions du genre humain peuvent contribuer à améliorer l’existence, sous réserve que l’homme se dégage du « désir du pouvoir ». Car dans toute tentative de bâtir une société sur l’Association, il y a le risque qu’un fripon ou un beau parleur se mette à sa tête et ouvre la porte au totalitarisme ou à l’anarchie. Pour remédier à cette dérive, Mitchea pense que le désir de narcissisme, qui apparaît chez l’enfant (il exige la satisfaction immédiate de ses besoins) doit être corrigé dès l’enfance par l’éducation, le sens des autres et l’idée de tenir sa place. A l’âge adulte ces habitudes prises l’empêcheront de tomber dans la pathologie de l’ego ( volonté de pouvoir, de devenir célèbre, de devenir une vedette). Nous sommes, conclut-il, dans la civilisation du narcissisme. DE L’EMPIRE DU MOINDRE MAL AU MEILLEUR DES MONDES . La modernité, cette étrange civilisation qui fonde ses progrès sur la défensive, la peur de la mort, la conviction qu’aimer et donner est impossible, a généré le libéralisme, fondé sur l’intérêt individuel et l’égoïsme naturel des individus. Avec elle quelque chose d’essentiel a changé. 1) Le détournement des énergies guerrières vers l’industrie, c’est l’exploitation rationnelle et illimitée de la nature. D’où est né le culte religieux de la Croissance et du Progrès matériel 2) L’idéal libéral proclame que naturellement les hommes sont soucieux de leur intérêt : mais elle les incite en permanence à changer leurs habitudes et mentalités : à consommer, à réduire le monde rural au profit du travail salarié, à la culture de l’envie (la pub), au changement, au crédit, à la baisse de durée des produits, à accumuler le capital, à la recherche accélérée de techniques nouvelles. Le triomphe du capitalisme réalise la fin de l’Histoire, qui consiste à « fabriquer l’Homme tel qu’il devrait être » : une société décente. Tout cela en liaison avec les biotechnologies qui apportent les éléments définitifs pour cette transformation anthropologique.


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