Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

Le communalisme : corps intermédiaires et société civile (1ère partie)

par Rémi Bonnevialle
samedi 1er novembre 2008 par Rémi Bonnevialle

La sédentarisation à la base du développement.

Les sociétés naissent de la nécessité d’ordonner les activités humaines et c’est au moment, dans une communauté, où s’établit cette structuration sociale avec une hiérarchisation des divers éléments la composant que la notion même de société peut être évoquée. Et comme dans toute agrégation d’individus, il s’établit spontanément une répartition des tâches liées essentiellement aux caractères et aux capacités personnelles des individus. Mais pour que cette communauté ait pu naître et se développer, il aura fallu une succession de sauts qualitatifs dans ses conditions d’existence. Ces évolutions amènent à une lente transformation des comportements. Celle qui fait passer l’hominien du cycle de la cueillette à celui de l’âge pastoral, soit quelques quarante mille ans, l’amènera de la pierre grossièrement taillée à l’outil élaboré. Pour que tous ces passages se fassent les uns après les autres, des efforts de mémoire et d’apprentissage sont indispensables. Tous ces changements s’accomplissent par circulation de l’information, par la communication qui relie entre eux d’abord quelques individus, puis des groupes qui, par nécessité de survie, finissent par se sédentariser en créant les premiers môles de savoirs. Le résultat de cette évolution acquise [1] a pour avantage important de stabiliser la femme et, par ce fait, la possibilité pour elle d’avoir des grossesses abouties et de diminuer la mortalité infantile. Explosion de la démographie avec, en contre partie, l’obligation de fournir alors au groupe une plus grande quantité de nourriture disponible. D’où un développement et une progression des techniques acquises par l’expérience et diffusées toujours par l’échange d’informations. Le changement culturel engendré par le passage de la civilisation de la cueillette, de la perpétuelle errance et de la peur du lendemain à la sédentarisation, à l’installation en un lieu fixe, impliquent nécessairement la stabilité du groupe et sa sécurité. Cela conduit tout autant à des modifications profondes dans les rapports entre les individus car les besoins sociaux sont bien différents entre le nomadisme qui ne vit que de prélèvements ou un groupe sédentarisé qui, lui, doit se projeter dans le futur. Ce n’est que lorsque ces conditions sont réunies, que peut éclore un début de structure qui débouchera sur un embryon de société communautaire. C’est l’acte fondateur d’une société qui est de réussir à s’implanter dans l’espace qu’elle s’est appropriée, espace qu’elle investit pour ensuite se développer et coloniser les territoires environnants. Mais comme toute émulsion, le mélange est instable et les éléments peuvent se dissocier à nouveau si les conditions ne sont plus favorables. D’où cette délicate harmonie entre toutes ces composantes qui nécessitent pour croître, de subtils rapports de force au sein de l’agglomération [2] naissante. Ces rapports de force auront pour principal objet la domination du groupement d’habitation et par la suite de la cité. Peu importe sa taille mais la grandeur de celle-ci sera proportionnelle aux convoitises.

Autre conséquence importante, la sédentarisation engendre l’augmentation du lien social et le fortifie, améliore le quotidien, la vitalité du groupe et l’agrandissement du potentiel d’innovations. Mais en contre partie, elle augmente la dépendance librement acceptée de l’individu vis à vis du groupe et, par conséquent, une acceptation de la hiérarchie.

L’agglomération et ses représentations.

Dans l’antiquité, la ville est la représentation visible des pouvoirs politique et religieux et son développement ne peut se concevoir que par eux. Pour la Grèce, la cité est un État territorial, pourvu d’un centre urbain, et entouré de terres agricoles. Le territoire de la cité est sacré et protégé par le(s) dieu(x) tutélaire(s) de la cité. La sacralisation du site, fortifiée par le mythe [3], montre l’indissociable relation entre le politique et le religieux dont la pierre angulaire sera le citoyen. Une cité se définit moins par le territoire sur lequel elle s’étend que par les hommes qui la composent. On ne dit pas "Athènes", mais "les Athéniens" ou "le peuple" ou encore "la cité des Athéniens".

La fondation de la ville romaine est un acte sacré et ses origines se confondent avec l’histoire des Dieux. Les villes de l’Empire romain, et en particulier Rome, ont toujours été liées à des pratiques religieuses rythmant les événements de leur vie publique ou militaire. À un point tel qu’une infraction à une pratique religieuse est considérée comme un délit, une atteinte à l’honneur de la Cité, de la respublica, c’est à dire l’État [4]. Ce qui explique l’adage : ” Les Romains sont plus religieux que les Dieux eux-mêmes ". Le sac de Rome, les guerres civiles qui s’en suivirent, les multiples séries d’invasions, une tentative de reconstruction de l’Empire sous Charlemagne, la partition de cet Empire et à nouveau les invasions venant par le Nord et le Sud, tous ces éléments, même répartis sur une période longue, firent que l‘insécurité des voies de communication réduisirent très fortement le commerce dans la partie occidentale de la Chrétienté et aboutit à une forte contraction de l’activité économique et artisanale. Et du fait de ce ralentissement des échanges commerciaux, le petit peuple et nombres d’artisans sont obligés, dans ces circonstances, de fuir les villes où se déroulent l’essentiel des luttes politiques et guerrières et de se disperser dans les campagnes. Ainsi, pendant les premiers siècles, les rassemblements communautaires professionnels s’éteignirent presque complètement, Une autre dimension rarement prise en compte est aussi la chute importante de la population entre l’an 200 et l’an 500. Selon des estimations [5], on est passé d’environ 250 millions d’habitants dans le monde connu à tout juste 200 millions.

C’est vers le milieu du 6ème siècle que s’ébauche un modèle de société qui façonnera la France et la conduira à la féodalité. Face à l’amenuisement du pouvoir impérial, l’empereur ne pouvant plus assurer la protection de son Empire, il délègue à cette tâche ses princes locaux. L’on passe ainsi d’une autorité unique à un morcellement de l’autorité, de l’idée d’Empire à celle de royaumes ou comtats, de la conception de roi à celle de princes, chaque région ayant son prince territorial. Ce qui entraîne le système des immunités : on essaie de soustraire ses terres au contrôle impérial. C’est à partir du 7ème siècle, avec l’édit de Clotaire et l’éclatement de l’Empire que les comtes, ancien titre romain du délégué royal dans les villes, deviennent les maîtres des sous-royaumes. Ce qui accentue encore plus la parcellisation territorial. Cette tendance sera encore plus nette lorsque sous l’effet des invasions nordiques au 9ème siècle, on assiste, pour y faire face, à la construction de plus en plus importante de châteaux forts entraînant une autonomie des pouvoirs politiques et militaires en région. Par cette symbolique de la protection, il se crée ainsi, de toute pièce, un pouvoir seigneurial qui morcelle encore un peu plus la région. Et à la mort du dernier héritier carolingien, Charles le Chauve, le royaume central éclate en une série de sous-royaumes qui seront souvent les ancêtres lointains de nos provinces. Les administrateurs de ces comtés ou pagus (pays) se sentent de plus en plus propriétaires de ce patrimoine et le roi, par obligation de vassalité, reconnaît les liens héréditaires et donc de transmission. Les bénéfices venant de l’exploitation de ces terres vont directement entre les mains des comtes ou princes (réunion de plusieurs comtés).

À l’ombre de ces mutations territoriales et politiques, les 5ème et 6ème siècles sont marques par un mouvement novateur qui participera à la structuration du monde du haut Moyen Âge. L’avènement du monachisme et la floraison un peu partout dans l’Europe chrétienne de ces pôles culturels et artisanaux que furent les monastères et les abbayes. Ceux-ci, installés dans les points les plus reculés, défrichent et aménagent le paysage et donnent un nouvel essor au commerce et à l’activité artisanale. D’essence uniquement rurale, ces enclaves de prospérités furent de véritables laboratoires où se mêlent spiritualité, idées philosophiques et activités pastorales et manuelles. Ces enclaves, installées pour la plupart dans des emplacements sévères et inhabités, furent des zones qui attirèrent autour d’elles population et activités.

Par une sérénité retrouvée et en raison d’un rayonnement intellectuel dépassant largement, pour certains, leurs limites territoriales. Ces multiples foyers d’activités donnèrent souvent naissance à des embryons de petits centres urbains.

Un tissu rural en pleine expansion.

La constitution du village et son évolution sont des étapes qui façonnent socialement autant leurs habitants que ceux-ci modèlent leur village. Ce regroupement de quelques habitations est principalement le fait d’avoir trouvé des intérêts conjoints, de pouvoir s’entraider, de mettre en commun des occupations principalement agraires, faire qu’un cadre pour ces solidarités soit constitué, cadre dans lequel évoluera toute la vie individuelle, sociale et professionnelle. On s’approprie un lieu et on l’organise de manière collective. Pendant longtemps, on ne sortira pas de ce cadre. On y vit en vase clos, on s’y marrie, on y procrée, on y travaille et on y meure. Le hameau ou le village ont été, dans un premier temps, le creuset clanique au sens large où se vivifie l’élaboration du noyau famille, pris comme la particule élémentaire d’une construction sociale qui développera ses rites, ses relations internes et externes et qui se transmettront dans l’inconscient collectif sous la forme de la coutume. Dans la province, le village rural est la pièce essentielle de la construction sociale et reste le lieu de vie de l’immense majorité des Français. Son expression en est l’Assemblée Générale des habitants qui règle et administre toutes les affaires communales. Les attributions y sont différentes quand la commune est située au Nord ou de tradition méridionale. On y trouve dans ce cas déjà de véritables municipalités avec un ou plusieurs consuls. Mais en règle générale, du fait du grand nombre de villages qui rentre dans le champs d’attribution de l’intendant, la plupart des communes ne voient que très rarement le représentant du roi et possèdent une réelle liberté d’action dans la mesure de leur faibles moyens. Les villes, elles, sont placées sous la tutelle de l’intendant qui veille aux dépenses et aux recettes. La complexification des décisions à prendre allant croissant, l’intendant également prend de plus en plus part à la nomination des corps de villes ou des équipes municipales.

C’est un moment essentiel où se prennent, pour les habitants, les réflexes de "clocher” et où émergent les comportements sociaux [6]. De ces conduites naîtront deux choses : en tout premier lieu, l’initiation à la vie sociale, dans une communauté stable et pérenne, et ensuite l’apprentissage de l’organisation et de la gestion de cette vie débauchant sur l’embryons des institutions communales. Ces institutions s’organiseront à trois niveaux :

- Assemblée générale des habitants qui se réunie pour les décisions importantes mais tombera assez rapidement en désuétude ou en efficacité.

- La chambre de ville avec pour le Nord les échevins et pour le Sud le capitoul. Théoriquement élue mais pratiquement cooptée, cette chambre sera l’ancêtre du conseil municipal offrant un espace de pouvoir aux marchands et hommes de loi.

- Le maire ou Mayeur avec un rôle plus ou moins important selon le degré de collégialité de l’assemblée.

C’est au sein de cette entité que les premières notions d’intendance et d’organisation prennent corps, mais toujours sous l’autorité ou à l’initiative du pouvoir ecclésiastique ou seigneurial. C’est également dans les villages, toujours établis autour de l’église ou a proximité du château, que seront accordés les premières libertés communales que nous décrirons plus loin. L’explosion démographique du 12ème favorisera cette évolution, multipliera et remplira les villes, mais surtout densifiera tout l’espace rural. C’est une époque où rarement, en pourcentage, la population rurale n’a été aussi considérable et après la civilisation de la cité romaine, de l’urbs des échanges, on assiste à une véritable colonisation des campagnes. Après le collapsus du 9ème et 10ème siècle, le retour à la stabilité se fera non plus dans les villes mais autour des pôles de protection, répartis de manière stratégique dans les campagnes, donnant ainsi naissance au substrat de la féodalité. Et c’est à partir du 11ème siècle, grâce à cette évolution, que se développera la croissance économique et démographique, aboutissant à l’avènement de la société médiévale. Avec cet essor, les groupements professionnels, futures corporations, prennent professionnels, futures corporations, prennent connaître à la fin du 13ème siècle un renouveau florissant. Selon L. Benevolo [7] “ Le Moyen Âge européen fut la plus extraordinaire période de création urbaine de toute l’histoire : cent trente mille villes environ avec une population variant de 2000 à 200 000 habitants. Elles ont été conçues, réalisées jamais selon un modèle unique mais avec diversités spectaculaires”.

[1] "Si les hommes ont construit des villages pour y résider habituellement avant même de modifier leurs techniques de production des aliments, c’est que la sédentarité est un fait culturel, un fait social, et non pas économique”, Gabriel Camps " Préhistoire” éd. Perrin (1982).

[2] Ici pris dans le sens de rassemblement permanent d’individus.

[3] “Le mythe est un mensonge qui décrit, la vérité”, (Aristote).

[4] Voir à ce sujet tout le chapitre consacré à la piété et impiété dans l’ouvrage de John Scheid " Religion et piété à Rome”, éd. Albin Michel (2001) 2ème édition.

[5] Jacques Dupâquier "La population mondiale", éd. PUF - Que sais-je ? Paris (1999).

[6] Monique Bourin, Robert Durand "Vivre au village au Moyen Age, les solidarités paysannes”, éd. Presse Universitaire de Rennes (2000).

[7] Léonardo Bénévalo " Ville (architecture et urbanisme) – la ville nouvelle” E.U.


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