Alliance Sociale des Peuples et Pays de France

LE COMMUNALISME : CORPS lNTERMÉDIAIRES ET SOCIÉTÉ CIVILE (2ème partie)

par Rémi Bonnevialle
mercredi 26 novembre 2008 par Rémi Bonnevialle

Naissance d’un pouvoir civil et communal.

Bourgeois et citadins ont longtemps été des termes synonymes et les mots de forenses ou de mercatores servaient indifféremment à désigner les habitants des villes, et le jus civile ou droit urbain est très souvent appelé jus fori ou droit du marché. La naissance et l’expansion de villes allemandes, flamandes ou celles du Languedoc sont le résultat d’une implantation autour de marchés permanents, ouverts par un seigneur en un point de son domaine. C’est l’autorité du lieu (cette autorité pouvant tout aussi bien être ecclésiastique) qui suscite l’établissement sur ses terres d’une foire ou d’un marché qui, au fil des ans et le succès aidant, se tient de manière régulière ou même devient permanent. La population qui, dans un premier temps, vient se grouper autour de ces marchés, petit à petit se sédentarise pour former une population composée en majeure partie d’artisans et de marchands. Ainsi à partir de l’implantation d’un village, se crée un bourg, puis une petite ville qui prend forme. L’organisation des métiers et du commerce semble donc bien avoir été issue de l’émergence primitive d’une bourgeoisie marchande européenne qui, elle, s’est développée de façon concomitante avec l’agrandissement de la ville. L’augmentation des échanges et la multiplicité des sources alimentant ces échanges font que les artisans et les commerçants de chaque profession voient la nécessité de se regrouper en associations professionnelles pour réglementer lesdits métiers : l’accession au titre, la fabrication, les prix, les salaires et l’aide aux artisans en difficulté. C’est donc très rapidement que certaines professions seront encadrées par toute une structure réglementaire, protégeant les activités et régissant la vie des ouvriers et des maîtres artisans. Cette structuration se fera dans le cadre et parallèlement à l’accroissement des privilèges et le renforcement des autonomies communales accordées par les seigneurs ou les évêques. Mais elles ne se feront pas sans heurts et révoltes parfois très violentes face au refus des tutélaires de les accorder. Au tournant des 12ème et 13ème siècle, en raison de besoins d’argent pressants, le pouvoir seigneurial accorde des franchises par l’intermédiaire de chartes. La charte fixe les règles pour les deux parties. Plusieurs sortes de chartes existent :

- La charte de franchise qui accorde une autonomie fiscale et économique. Dans les traités y sont inscrits le montant annuel de la taille, les limites de la redevance seigneuriale.

- La charte d’échevinage qui donne une autonomie économique et administrative. Ici le seigneur choisit le représentant de la communauté villageoise qui devra régler les conflits.

- Les chartes de lois qui donnent également une autonomie économique, administrative mais en plus une certaine latitude législative.

- Les chartes de communes où la commune est considérée comme une personne qui possède un sceau, a une milice et dont les représentants sont élus dans la communauté et non par le seigneur.

Les différences dans l’organisation des cités, proviennent du fait qu’elles sont situées dans le Sud ou le Nord, dépendant du système royal ou provincial. C’est ainsi que sont accordées, sous différentes formes, des relatives libertés communales : soit en villes franchisées, soit en consulats, soit en jurade qui est un collège de notables (lettrés et gros marchands) élus, chargé de gouverner la ville. Mais de toutes les façons, entre le 10ème et 13ème siècle, rien ne pourra s’élaborer ou se construire en dehors du cercle défini par les deux pouvoirs, politique et religieux. Si, dans quelques grosses villes, il est accordé des pouvoirs communaux avec une certaine indépendance, il est impensable que ceux-ci s’exercent en dehors de la sphère de l’Église et de la protection de l’institution. Il n’est pas possible, à ce moment, de parler de pouvoirs autonomes, de pouvoirs civils, termes pris au pied de la lettre. Ce pouvoir n’est que le rassemblement de personnes, représentatives de l’ensemble des corps de métiers de la ville et travaille toujours sous la protection soit de l’Église, soit du seigneur local. Le château, puis la ville, ont toujours été le lieu du pouvoir dominant. Il ne peut exister d’antinomie entre la ville marchande et "démocratique” et un ordre des seigneurs ruraux et des princes. La complémentarité dans l’exercice du pouvoir, les rapports étroits de vassalité, de droits accordés et librement exercés, tous ces éléments sont les garants d’une unicité de la vie politique et économique. C’est pourquoi les premiers marchés furent pour la plupart organisés par l’évêque, le comte ou l’abbé et non par des hommes nouveaux qui seraient venus s’installer dans un " bourg marchand " voisin mais séparé de l’ancienne cité.

Le renouveau industriel et commercial des 9ème et 10ème siècles provoqua un regroupement des populations auprès des résidences seigneuriales ou ecclésiastiques. Aussi, quand des villes réussirent à s’affranchir de la tutelle seigneuriale, quand la commune se forma et pris son essor, les corps de métiers, qui avaient préparé ce mouvement et avaient acquis des compétences, devinrent dans un premier temps la base de l’organisation communale. C’est ainsi que dans presque toutes les communes, le système administratif et l’élection des magistrats sont fondés sur la division des citoyens en corps de métiers. Très souvent, on vote par corps de métiers et l’on choisit en même temps les chefs de la corporation et ceux de la commune [8]. Cette émergence sera favorisée par la lutte d’influence que se livrent les pouvoirs religieux et seigneuriaux. Et l’on verra, comme pour la ville d’Amiens, dans les années 1090, une coalition s’opérer entre les principaux habitants formant la bourgeoisie naissante et l’évêque pour combattre les droits des vicomtes de la ville. Trop heureux de se défaire d’un pouvoir local, Louis VI soutiendra cette coalition qui aboutira à ce qu’en 1117, le beffroi communal s’élève sur les ruines d’une tour du château du comte [9]. La symbolique est évidente, le poids pris par la bourgeoisie issue des corporations s’impose. C’est à partir de la fin du 13ème siècle que l’équilibre entre les trois ordres se rompt par l’irruption du grand patriciat commerçant qui possède désormais les ressources financières qui font défaut au Roi et qu’il prête largement aux princes et aux ecclésiastiques : la société des marchands devient une acteur incontournable du paysage politique du pays.

Apogée d’une construction.

La double représentation du pouvoir politique et du religieux, modélisera pendant des siècles le profil de la société, façonnera les mentalités et établira des rapports que seule l’entrée en lisse d’un partenaire d’un nouveau genre changera. L’augmentation des moyens de communications et des échanges, l’accroissement de l’économie et des richesses, tous ces facteurs permettent à une classe nouvelle de prendre son essor et de concurrencer les pouvoirs de deux précédents. Si cette ascension se fait toujours dans le cadre spirituel défini par le religieux et, dans la plupart des cas, dans l’ombre du politique, il n’empêche que les velléités de pouvoir de ces hommes nouveaux marqueront durablement la société dans son ensemble. Qui fait partie de cette nouvelle catégorie ? Les hommes animés par un point commun : leur travail et leur esprit d’entreprendre. Si l’homme est grégaire, le marchand et l’artisan le sont tout autant sinon plus, et souvent par nécessité. Ils s’assemblent à ceux qui ont les mêmes occupations, les mêmes problématiques et partagent ainsi l’information et les connaissances. Bientôt, ces rassemblements de professionnels, puis ces groupements de métiers acquièrent une importance car ils deviennent essentiels à la survie de l’ensemble du groupe. Alors on prend conscience de cette importance, on en use et, insensiblement, à côté du politique qui décide, se mettent en place des compétences qui, par leurs avis et leurs conseils, participent de plus en plus à la conduite des affaires publiques. On voit ainsi que cette montée en puissance se fait tout au long du Moyen Âge et en 1023. Adalbéron de Laon, dans un poème dédié au roi Robert, sera le premier à prendre en compte cette notion des trois corps et pourra écrire que la société se divise en trois classes : Ceux qui prient, ceux qui combattent et ceux qui travaillent. Ces derniers, grâce aux associations de métiers, aux corporations, prennent diverses formes avec des buts et des idéaux différents. C’est de tout cet ensemble de travailleurs, formant le monde économique, qu’émergeront les fondements de cette société nouvelle. Mais si les philosophies qui animent ces "corps” évoluent avec le temps sous l’influence des courants de pensée, l’idéal qui sous-tend ces actions sera toujours dominé, pendant cette période, par la reconnaissance et l’acceptation d’une puissance supérieure à celle des hommes, d’un Dieu unificateur, rassemblant toutes les catégories d’humains dans une seule voie : le salut par le travail, le travail pour la gloire du Tout Puissant. Ce ne sera qu’avec l’abaissement de la dimension religieuse, référence commune favorisant la cohésion de la société dans toutes ses composantes, que l’on a abouti à l’éclatement de la société traditionnelle telle qu’elle a perduré pendant des siècles. Cette puissance supérieure qui s’imposait librement à l’individu, s’imposait également aux différents éléments composant la société, c’est-à-dire à tous les corps organiques qui acceptaient comme allant de soi cet assujettissement à ce principe de vie. Les corps intermédiaires qui s’étaient constitués au fil des ans, s’ils avaient bien évidemment vocation à se défendre du pouvoir central ou à unifier des métiers et ainsi à devenir ainsi une force de pression, avaient dans leurs principes philosophiques les mêmes préceptes de fonctionnement et agissaient en accord avec les différentes parties. En un mot, tout le monde jouait sur le même registre et avait les mêmes règles de jeu. Tout simplement parce que les cartes distribuées étaient de même nature.

Rupture d’une harmonie.

Ce sont les crises du 16ème, puis celle du 18ème siècle qui apportèrent les modifications essentielles au jeu qui s’en trouva par la même fausse. Le doute instillé depuis que ce monde clos s’est fissuré du fait des différentes grandes découvertes des navigateurs, puis s’est écroulé quand Galilée a vérifié, en pointant un petit bout de lunette vers le ciel, la véracité des théories de Copernic et pour y découvrir que nous, tout petits, ne sommes qu’une parcelle infime d’un univers changeant, mouvant et sans limites. Comment allier le Dieu du monde clos avec la conception du Dieu de l’infini ? Ou trouver sa juste place dans ces certitudes vacillantes ? Les esprits échafaudent les théories les plus invraisemblables et l’une d’entre-elles, le rationalisme, renverse les règles habituellement acceptées. Le centre n’est plus Dieu, devenu une simple composante du décor, mais l’Homme qui prend dorénavant sa destinée en main et s’érige dans le double rôle d’ordonnateur et d’exécutant. L’harmonie subtile est en passe d’être rompue.

Si Paris n’est pas la France, du moins beaucoup de choses en France se décident à Paris. Les crises s’y vivent avec beaucoup plus d’intensité. La cour et toutes ses composantes sont les acteurs principaux de ce débat. À la crise morale ambiante issue des crises religieuses successives auxquelles s’ajoutent les maladresses des uns avec le jusqu’au-boutisme des autres et, par-dessus tout cela, des décisions prises qui ont conduit parfois à des conséquences néfastes, tous ces éléments [10] contribuent au pourrissement du régime et à son affaiblissement ce qui fait dire à F. Furet "...l’exigence de l’autonomie se découvre elle-même comme une évidence de la raison, après cette longue suite de siècles où l’hétéronomie a été une règle de bon sens. Les hommes des Lumières rejoueront en vrai le mythe de Prométhée : ils dérobent le feu à la divinité pour le donner - ou le rendre - aux hommes ” [11]. C’est l’ensemble de cette règle qui a été détruite entraînant l’effondrement de la société monarchique. Cette rupture totale et épistémologique initiée par la Révolution se fera surtout dans les relations entre les différentes composantes de la société et suscitera de nouveaux comportements.

Rémi Bonnevialle.

[8] Toujours dans la ville d’Amiens, par exemple, les artisans se réunissaient tous les ans pour élire les maires de chaque corporation ou bannière. Les maires élus nommaient ensuite douze échevins qui en nommaient douze autres et l’échevinage présentait à son tour aux maires des bannières trois personnes parmi lesquelles ils choisissaient le maire de la commune. C’est un exemple d’organisation municipale qui perdurera jusqu’à la Révolution

[9] Pour la ville de Nantua et ses environs, les seigneurs de la région se heurtent aussi à l’opposition des bourgeois et des paysans qui supportent mal leur tutelle. En 1109, les bourgeois de Nantua se font accorder par Louis le Gros, des franchises et des privilèges. En 1445, par une transaction passée avec le prieur Humbert de Mareste, les bourgeois augmentent substantiellement leurs droits. Cette transaction servira de base, jusqu’à la Révolution, aux discussions qui opposeront la ville à son suzerain.

[10] II faut également ajouter la crise économique et plutôt plus financière qu’économique.

[11] François Furet " Le Passé d’une illusion -éd Robert Laffont & Calmann-Lévy, Paris ( 1995 ).


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