N°318 : Les compagnons des origines à nos jours
d’après Philippe Lamarque (Trajectoire)
Ce titre pourrait attirer un public friand de folklore et d’histoire. Cependant il constitue un outil de travail précieux pour tous ceux qui s’intéressent à l’histoire sociale, sous-tendue par la haute considération du métier, qu’a entretenue le Compagnonnage au cours de l’histoire de France. L’auteur aborde le sujet sous divers aspects, renouvelle et réactualise l’approche d’auteurs précédents sur le sujet, comme Coornaert ou B. de Castera (que sais-je ?) Passés les premiers chapitres, qui rappellent les origines dans l’antiquité des arts géométriques, arithmétiques, algébriques et l’art du trait, puis le passage au système décimal et métrique et enfin les origines bibliques du Compagnonnage (plus ou moins légendaires avec les enfants de Salomon, de maître Jacques et du père Soubise) P.Lamarque survole cette histoire. Ch. 4 : GENÈSE DES CORPORATIONS DU XIVème s. AU DÉBUT DU XVIème s. En incitant les métiers libres à s’organiser en corporations et à rédiger des statuts corporatifs, le pouvoir royal et féodal, à partir de Louis XI, s‘assure la main mise sur l’organisation du travail. En retour de cette protection, les métiers soutiennent le pouvoir royal. Ni autonomes, ni indépendants, les consuls et échevins veillent à l’application, des horaires de travail, jours chômés, méthodes de fabrication.... En droit la corporation n’a de sens que dans la mesure où elle édicte une réglementation, qui oblige à respecter et transmettre les normes de qualifés héritées des anciens. Situation qu’il va susciter des contestations incessantes, rivalités, jalousies.... provoquant même des soulèvements contre le pouvoir royal avec E. Marcel en 1358, puis en 1380 et en 1413. Insensiblemenf la royauté, tout en restant un régime où le roi était un père, devint un régime monarchique, où l’administration a supplanté le droit divin ; les corps de mètiers devinrent des corps monarchiques en devenant des corps d’Etat. Pendant ce temps les féodaux, la noblesse, bornant son ambition à des offices d’épée et des charges, ne sut évoluer de sa fonction chevaleresque vers des fonctions judiciaires et administratives, qu’elle abandonna aux franges émergentes du tiers-état. Ch.5 : RENAISSANCE DE LA PRODUCTION. De nouvelles industries se développent : soie, drap, tissage, laines, teintures. C’esf un bouillonnement de techniques : on s’échange les techniciens. la mécanique se substitue à la main d’œuvre, avec les mêmes effets qu’au 19ème s. : baisse des prix et de la qualité. On exploite des mines d’aluminium, de vitriol, de souffre, de cuivre, d’argent, de plomb...,’ la poterie d’étain, de cuivre se généralise ainsi que la vaisselle, avec le verre cristallin. L’imprimerie (17 libraires à Paris ; en 1500 if y a 160 imprimeurs à Lyon) remplace l’enluminure. Les arts décoratifs produisent des biens de luxe somptuaires avec la broderie, la tapisserie de haute lisse.... La fin de l’empire lotharingien entraîne le déplacement de nombreux artisans vers des provinces de l’ouest. Dans le midi s’ouvrent des ateliers de peintres/imagiers, de sculpteurs, d’ivoiriers.... Sans imposer un nivellement uniforme, le pouvoir royal et les hauts dignitaires des trois états et . leurs corps intermédiaires passent des commandes là où s’exprime l’autonomie régionale. CH. 6 : ÉLABORATION DE LA RÉGLEMENTATION. Le durcissement dans le monde du travail reflète l’ambiance du royaume, et, avec Louis XI, le pouvoir royal exprime la ferme volonté de centralisation. Le métier juré n’est tout d’abord qu’une exception. Progressivement se met en place le régime corporatif avec un statut écrit adapté à chaque métier. Un faisceau de réglementation encadre le monde du travail. de 1450 à 1515. A Paris, 22 professions reçoivent des chartes. Même aux métiers libres qui ne nécessitaient que la licence du Roi pour s’établir, des épreuves d’admission sont appliquées. Nul ne peut être reçu “maître" sans soumettre un chef d’ œuvre à la jurande. Ainsi les maîtres se portent garants des leurs, parce que la faute professionnelle d’un membre entache l’honneur du corps entier. La "valeur marchande et loyale" est ainsi garantie. Chaque corps a ses chefs qui ont le pouvoir de contrôler et saisir tes denrées. la fierté de caste suscite un esprit de corps et un code d’honneur, notions inspirées de la chevalerie. L’ordre public, qui coïncide avec l’ordre social, en limitant l’exercice du métier, tempère l’appât du gain et les dérives d’une concurrence sans frein, qui se limite à la naturelle émulation. la réclame est assimilée à l’usure et au mensonge. Des normes sont imposées (tuile s par exemple). Plusieurs statuts de jurande fixent même les prix. Ainsi la corporation veille à ce que chacun puisse travailler, produire, vendre, mais autant et pas plus que son confrère. Les corporations sont des corps hiérarchisées, investis d’une délégation de pouvoir public, affectés à la paix économique et à l’harmonie sociale. Toutefois cette structure finit par entraîner des excès. Comme tous les régimes reposant sur la contrainte, celui-ci se trouve entraîné dans la spirale de l’oppression. En 1581 Henri III étend le système corporatif à tout le royaume. Le roi de moins en moins souverain thaumaturge, devient un monarque administratif. Et l’esprit de liberté va commencer à souffler. CH. 7/8/9 : MA BOURGEOISIE MANUFACTURIÈRE NAIT, À CÔTÉ DES CLASSES POPULAIRES. La bourgeoisie tend à former à l’intérieur du Tiers et de la noblesse une classe distincte de l’aristocratie féodale et à devenir la vraie détentrice du pouvoir économique et politique. Les compagnons ont de plus en plus de mal à accéder à la maîtrise, transmise automatiquement aux fils de maîtres. L’accès à la maîtrise est quasi impossible en raison de l’argent nécessaire. L’émergence d’une bourgeoisie affairiste, disposant de moyens financiers, va briser la matrice et exterminer les 3 ordres au nom de l’individualisme et du libéralisme. Pendant ce temps, sortant de la guerre de Cent ans, l’exode rural va remplir les villes, où le salarié n’a que son salaire pour faire face au développement du commerce et de la production, dont les prix ne baissent pas. Cette situation accentue la disparité entre la bourgeoisie et cette masse laborieuse. Pour y apporter remède l’Église encourage les confréries et les œuvres d’assistance et de bienveillance, qui se créent dans un esprit mutualiste. Le paupérisme s’accroît, aggravé par des épidémies dévastatrices, comme la peste. Ainsi sous les splendeurs de la Renaissance couvent des braises. CH. 10 : DES GUERRES DE RELIGION AU GRAND SIÈCLE La majorité du monde ouvrier reste catholique. Plusieurs phénomènes auront des effets inattendus : - L’austérité parpaillote va orienter la clientèle vers des objets moins somptuaires. - Le style baroque va suivre le Concile tridentin. - La mode italianisante et antiquisante va orienter les arts vers des sujets plus profanes. - Les compagnons deviennent de plus en plus itinérants. Chaque "Devoir" va avoir ses propres rites. - Les places de sûreté des calvinistes vont se doubler de villes, du Tour de France, où travail, aide et protection seront apportés au migrant et varieront selon sa famille d’esprit. Le tiers-état s’intéresse peu aux États-Généraux de 1649. Il préfère se replier sur la vie interne de ses corps intermédiaires locaux (parlements régionaux) qui vont préfigurer la Constituante, Le ver est déjà dans le fruit avec la Fronde, qui gonfle la bourgeoisie parisienne. De cette époque naît l’idée que la maçonnerie spéculative s’insère et se lie à la maçonnerie opérative. Les complots aristocratiques vont alors se mêler aux émeutes populaires. Et le Compagnonnage souffrira de la détérioration de ses coutumes traditionnelles. Le carcan juridique va se rétrécir sous l’influence des officiers royaux. L’académie française va arracher à la caste chevaleresque son rôle de matrice de la langue et transférer le rôle normatif à la - bourgeoisie, effacer les identités locales enracinées et ses idiomes au profit d’une université homogène qui contrôle les esprits. L’émergence des manufactures royales va reléguer petit à petit les compagnons au rang d’ouvriers interchangeables. C’est le règne du colbertisme. Au nom de l’unité de la nation, l’administration va gommer le régime des liens d’homme à homme. Il en résultera : - une crise du 1 er ordre : lien rompu avec le Roi, Lieutenant du Christ. - crise du second ordre : le lien féodal ne trouve plus d’écho. - crise du tiers : le lien de l’apprenti, du compagnon et du maître est rompu et fait place à une administration et à ses technocrates. Le colbertisme ayant fini par soumettre les îlots de droit coutumier, la porte est désormais ouverte aux tyrans, aux despotes éclairés, à la société administrative. La Cour devient un réseau d’intrigues, d’abbés de cour, de parvenus insolents, de robins ambitieux. Le Roi n’est plus que l’agent de la monarchie. Le Chapelier finira par faire voler en éclat l’équilibre précaire encore en place et ouvrira la porte au syndicat. CH. XI : LE COMPAGNONNAGE AUX XVIIIème et XIX ème s. Montesquieu va remplacer l’ancien "ordre" fondé sur la Tradition organique et la distinction entre pouvoir et autorité (rendre à Dieu ce qui est à Dieu et à César ce qui est à, César) par une définition des 3 pouvoirs : exécutif, législatif et judiciaire. D’essence libérale, au prétexte de favoriser la concurrence et de prohiber les ententes, ce modèle protestant donne naissance à la gouvernance, complètement incompatible avec le code des corporations. Laminant le droit divin et la coutume, les artisans sont considérés sans corps intermédiaires pour les représenter face à la puissance étatique léonine.. Les régimes politiques vont donc traquer le compagnonnage, qui tente de survivre, et le considérer comme une organisation parallèle et subversive. Dans ce sens le Compagnonnage se rapproche des plus anciennes corporations, face à un état centralisateur, qui n’a qu’une intention : niveler la société et détruire la classe moyenne. Mais la perte graduelle du sacré va ouvrir la porte à l’infiltration de philosophies spéculatives, un mysticisme sans église, dans une coquille vidée de sa raison d’être. Balzac réinvente la compagnonnage échevelé, entouré de mystères. Le 20 Mars 1848 le besoin de s’unir pousse 10.000 compagnons, appartenant à une vingtaine de sociétés à se rassembler place de la .république pour sceller la réconciliation historique entre les trois principales organisations compagnonniques. Fortement influencés par Saint Simon et Louis Blanc, ils militeront pour le principe coopératif et un sentiment de fraternité, pendant que naîtra parallèlement le catholicisme social. Des manifestations massives de 1948 se termineront par la déportation de nombreux meneurs vers l’Algérie, où ils bâtiront des villages de colonisation. Des Devoirs continueront à survivre, attachés chacun à leurs rites et leurs particularités. Le Compagnon sait qu’il peut compter sur cette famille adoptive pour une aide matérielle et morale. L’apprenti sait qu’il opte pour une vie disciplinée et accepte de faire partie d’une communauté. Dans le monde productiviste, le compagnonnage refuse le "boulot" et préfère l’ascèse et la fierté ouvrière. CH XIV : LE COMPAGNONNAGE AU XXème s. On peut résumer le Compagnonnage à quelques traits majeurs : - un sens de la fraternité, qui porte respect aux anciens. - une morale exigeante qui considère le savoir-faire comme une voie de l’accomplissement personnel. - des similitudes avec le scoutisme. - le secret du compagnon est dans le triomphe de ta volonté, la défense et l’illustration d’une certaine - conception du travail, opposée à une civilisation industrielle, mécanique, parcellaire, tournée vers le consumérisme et la monétisation. - Il a une autre perception de l’espace et du temps. La doctrine de la relativité, héritage d’Einstein, est un blasphème et inacceptable pour un compagnon. - Le compagnonnage est aux antipodes du capitalisme libéral, où tout est argent (Time is money), comme du bolchevisme, car il exprime la représentation qualitative du temps. Il reste l’héritier des traditions des corps intermédiaires, qui donne aux laboratores la valeur de membres d’un même ordre. Dans les années 40, le Maréchal, passant outre à l‘image qui assimile le compagnonnage aux fables littéraires occultistes ou à des fabricateurs de rixes, soutient Jean Bernard, qui galvanise les énergies dans un renouveau du Compagnonnage. A la Libération, devant l’hostilité du parti communiste à toute notion d’élite ouvrière, une partie des Compagnons se désolidarise et en dehors des Compagnons du Devoir se créent : - La Société des Compagnons Charpentiers Passants Bons Drilles du Devoir ( Soubise ) - La Société des Compagnons du Devoir de Liberté (Salomon) Actuellement ils se répartissent en 3 groupes : - L’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir du Tour de France créée en 1943 de haute valeur technique ( 82 rue de l’Hôtel de Ville. Paris) - L’Union Compagnonnique des Compagnons du Tour de France des Devoirs Unis, créée en 1889 par Louis Blanc, teintée de spiritisme et composée d’une partie des 3 rites ( Soubise, Salomon, maître Jacques). lnitiatrice du concours de Meilleur Ouvrier de France,”(15 rue Champ Lagarde. Versailles) - La Fédération Compagnonnique des Métiers du Bâtiment, créée en 1952 (Soubise), attache une importance particulière au rituel initiatique ( 161 av. Jean Jaurès. Paris 19) Peu enclin à généraliser le régime corporatif, le monde du travail s’est donné des substituts avec les Chambres de Métiers et le Conseil Economique et Social au rôle purement consultatif. Une annexe donne les définitions des termes spécifiques au Compagnonnage. Une autre reproduit des extraits de la Charte du Travail.
